Un rapport de la Police nationale espagnole, transmis à la justice, identifie deux hauts responsables marocains présents lors des passages massifs de migrants vers Ceuta, les 30 et 31 juillet derniers. Les enquêteurs cherchent à déterminer leur rôle exact dans les événements. Si les autorités judiciaires espagnoles soupçonnent une possible facilitation des franchissements, plusieurs vidéos présentent au contraire l’intervention des forces marocaines comme une opération de contrôle et de sécurisation de la frontière.
Une enquête judiciaire espagnole sur les passages massifs de migrants vers Sebta, survenus les 30 et 31 juillet derniers, connaît un nouveau développement avec l’identification de deux hauts responsables des services de sécurité marocains présents à proximité du poste frontalier de Bab Sebta, dans la région de Fnideq.
Selon un rapport de la Police nationale espagnole, révélé jeudi par l’agence EFE, les personnes identifiées sont Mohamed El Oualidi, préfet de police de Tétouan, et Abdel Fattah El Sayed El Radi, responsable sécuritaire dans la préfecture de M’diq-Fnideq.
Le document, transmis à la juge María Tardón, de l’Audience nationale espagnole, s’appuie sur l’examen de cinq vidéos sélectionnées parmi 73 enregistrements recueillis par les enquêteurs.
La présence des deux responsables est désormais documentée. En revanche, leur éventuelle implication dans une organisation délibérée des passages demeure à établir.
Des images montrant des responsables donnant des instructions
D’après les éléments rapportés par EFE et plusieurs médias espagnols, les enregistrements montrent Mohamed El Oualidi en uniforme, à proximité de la frontière, donnant des indications à plusieurs migrants par des gestes du bras.
D’autres séquences présentent des agents de la Direction générale de la sûreté nationale (DGSN) marocaine orientant des groupes comprenant notamment des femmes et des mineurs.
Abdel Fattah El Sayed El Radi apparaît également dans les images, notamment en train de communiquer par téléphone ou d’utiliser un appareil de transmission.
Les enquêteurs espagnols considèrent que les deux responsables occupaient des positions élevées dans la chaîne de commandement du dispositif sécuritaire déployé sur place.
Toutefois, la description des images ne permet pas, à elle seule, de déterminer si les instructions visaient à faciliter les franchissements ou, au contraire, à disperser les groupes et à contrôler leurs déplacements.
Le rapport doit encore être approfondi pour préciser les fonctions exercées par les personnes identifiées durant les événements.
Des vidéos marocaines évoquant une opération de sécurisation
Un élément important du dossier réside dans les commentaires accompagnant certaines vidéos diffusées par des médias marocains.
L’un des enregistrements présente la présence des responsables sécuritaires comme une intervention destinée à empêcher l’entrée massive de migrants dans la ville occupée de Sebta, administrée par l’Espagne et revendiquée par le Maroc.
Une autre séquence évoque des consignes visant à faire quitter Sebta aux migrants, tandis que plusieurs images montrent des policiers marocains donnant des indications à des groupes de personnes.
Ces éléments introduisent une distinction essentielle entre la présence constatée des responsables, les gestes observés et l’interprétation de leurs intentions.
Les commentaires des vidéos ne constituent pas davantage une preuve définitive de la finalité des opérations. Ils apportent néanmoins une version des événements qui doit être examinée dans le cadre de l’enquête.
Une procédure judiciaire aux implications sensibles
La magistrate María Tardón enquête sur les circonstances dans lesquelles plusieurs milliers de migrants ont franchi la frontière vers Sebta à la fin du mois de juillet.
Dans sa décision d’ouverture de la procédure, elle a évoqué l’hypothèse d’une intervention délibérée ayant favorisé les passages depuis le territoire marocain.
La justice espagnole cherche notamment à établir si les événements ont été facilités par une coordination préalable et à identifier les personnes susceptibles d’avoir joué un rôle dans leur déroulement.
Ces soupçons sont particulièrement sensibles puisqu’ils concernent des agents publics marocains exerçant des responsabilités dans la sécurité et le contrôle frontalier.
Il importe cependant de distinguer les hypothèses formulées dans une enquête judiciaire des responsabilités individuelles qui pourraient éventuellement être établies à son terme.
L’identification de deux responsables dans des enregistrements ne signifie pas qu’ils ont été reconnus coupables d’une infraction, ni qu’une participation délictueuse leur a été personnellement démontrée.
Un dossier sensible pour les relations maroco-espagnoles
Cette affaire intervient dans un domaine particulièrement important pour les relations entre Rabat et Madrid : la coopération en matière de sécurité, de gestion migratoire et de surveillance des frontières.
Les événements de juillet ont suscité de fortes interrogations en Espagne sur les circonstances des passages massifs et sur les moyens mobilisés pour les prévenir.
Pour le Maroc, la mise en cause potentielle de hauts responsables sécuritaires constitue un sujet qui appelle une attention particulière, compte tenu de ses implications institutionnelles et diplomatiques.
À ce stade, les informations consultées ne font pas état d’une réaction officielle marocaine spécifique au nouveau rapport rendu public le 5 novembre.
Une clarification de la part des autorités concernées permettrait d’apporter des éléments supplémentaires sur la nature des instructions données et les objectifs du dispositif déployé.
La question centrale demeure celle du rôle réellement joué par les responsables identifiés : coordination d’une opération de maintien de l’ordre, gestion des mouvements de migrants ou éventuelle facilitation des franchissements ?
Seule la poursuite des investigations, appuyée sur l’examen complet des images et des autres éléments disponibles, permettra de déterminer la portée des faits observés.
Dans l’attente, la prudence s’impose : les constatations policières constituent une étape de l’enquête, non une conclusion judiciaire sur la responsabilité des responsables marocains.