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« RÉCONCILIATION », MÉMOIRES D'UN ANCIEN ROI D’ESPAGNE (XII)

28 décembre 2025 - 12:14

Affaires, commissions et « cadeaux » : anatomie d’une fortune opaque

Juan Carlos I consacre peu de pages aux scandales financiers qui ont détruit son règne. Lorsqu’il les aborde, il se présente de nouveau en victime : « Un entourage malintentionné m’a aveuglé », « des entrepreneurs peu scrupuleux m’ont trahi ». Il reconnaît avoir reçu 100 millions de dollars du roi saoudien, tout en les justifiant comme un « cadeau » culturel. Il a procédé à trois régularisations fiscales en versant 5 millions d’euros au fisc espagnol, mais n’y fait qu’une brève allusion. Les enquêtes menées en Espagne et en Suisse ont été classées pour prescription et inviolabilité, et non par reconnaissance d’innocence. Il en résulte un récit qui élude la responsabilité et confond corruption et naïveté.

« À l’époque, un entourage malintentionné m’a aveuglé. J’ai commis la faiblesse de placer ma confiance en des entrepreneurs qui m’avaient été présentés ». Voilà la seule autocritique réelle que Juan Carlos I livre au sujet des scandales financiers qui ont mis fin à son règne. Aucune reconnaissance de responsabilité directe, aucune explication sur la manière dont 100 millions de dollars ont abouti sur des comptes suisses à son nom, aucune clarification concernant la fondation Lucum au Liechtenstein. Seulement le récit d’un homme trompé par son entourage.

Le chapitre où il évoque ses difficultés financières est bref, évasif, construit pour susciter la compassion. « Je reconnais que, durant mon règne, je me suis entouré de certains entrepreneurs peu scrupuleux qui ont agi en mon nom, mais surtout dans leur propre intérêt. Ils ont trahi mon amitié et ma confiance aveugle ». La phrase est révélatrice : ils agissaient en son nom, mais il ne savait rien ; ils s’enrichissaient, mais il était innocent ; ils l’ont trahi, mais il faisait confiance aveuglément.

L’aveu qui n’en est pas un

L’élément le plus significatif du récit financier réside dans ce qu’il passe sous silence. Juan Carlos I mentionne à peine avoir procédé à trois régularisations fiscales volontaires entre 2020 et 2021, pour un montant proche de 5 millions d’euros. Une régularisation fiscale constitue, en pratique, l’aveu de l’existence de revenus non déclarés. Trois régularisations successives suggèrent un schéma systématique de dissimulation.

Dans le livre, une seule allusion apparaît : des amis l’auraient aidé à réunir « la somme exigée par le fisc » sous forme de prêt, devant notaire. Il ajoute ensuite, avec indignation, que « beaucoup d’entre eux ont été soumis à un contrôle fiscal », comme si le problème tenait au fait que l’administration ait enquêté sur ceux qui lui avaient prêté des millions, et non à la nécessité pour lui de régler des dettes dissimulées.

L’explication proposée relève de l’autocompassion : « Je ne suis pas un homme d’argent, contrairement à ce que certains affirment. Je n’ai ni formation ni connaissances en la matière ». Il raconte l’anecdote d’un stylo en or vendu à six ans pour acheter des bonbons, récupéré par son père qui le punit. « J’ai compris que la gourmandise était une mauvaise conseillère », conclut-il, comme si cette scène d’enfance pouvait expliquer des comptes millionnaires en Suisse quarante ans plus tard.

Les entrepreneurs qui l’ont trahi

Juan Carlos I refuse de nommer les « entrepreneurs peu scrupuleux » qui l’auraient trompé. « Il n’y a aucun sens à les énumérer ; certains ont payé plus que d’autres, certains ont même fini en prison. Ils ont tenté de m’impliquer pour se défendre, pour salir mon image, mais ce n’était que calomnie ».

La stratégie est parfaite : il existe des coupables, mais ils restent anonymes ; des trahisons, sans détails ; des tentatives d’implication, prétendument mensongères. Tout demeure dans l’ambiguïté, impossible à vérifier ou à réfuter. « Je suis en colère contre moi-même pour avoir accordé ma sympathie avec trop de spontanéité, pour leur avoir permis d’accéder à mes contacts ».

Selon cette version, la faute tient à un excès de confiance. « Le pouvoir attire les opportunistes et les flatteurs, et je n’ai pas été assez méfiant. Je pensais que mon instinct me mettrait en alerte, mais je reconnais qu’ils ont profité de moi ». Un roi doté d’un pouvoir considérable durant des décennies, entouré d’équipes d’experts, se présente comme la victime naïve d’escrocs.

100 millions : un cadeau qu’il ne pouvait refuser

Le seul scandale que Juan Carlos I traite avec un minimum de détail — faute d’alternative — concerne les 100 millions de dollars reçus du roi Abdallah d’Arabie saoudite en 2008. Le don a été versé sur un compte suisse et est resté dissimulé jusqu’à sa révélation par des enquêtes journalistiques en 2020.

La justification avancée est culturelle : « Je disposais d’une lettre officielle du ministère saoudien des Finances indiquant clairement l’origine de ce don. Je peux assurer qu’il a été réalisé sans aucune contrepartie, au nom d’une amitié de quarante ans, de la solidarité entre monarchies, de la prodigalité désintéressée qui caractérise les dirigeants arabes ».

Sans contrepartie. Pourtant, l’Espagne venait d’obtenir le contrat du train à grande vitesse vers La Mecque pour 6,7 milliards d’euros, un projet que Juan Carlos I avait personnellement promu. Coïncidence ? Il l’affirme : il aurait vu par hasard un stand Siemens à Riyad, posé une question, appelé Talgo, soutenu le projet. Tout serait fortuit. Puis, tout aussi fortuitement, il aurait reçu 100 millions.

« J’admets que cent millions de dollars constituent une somme considérable. C’est un cadeau que je ne pouvais refuser. Une grave erreur ». Ce sont les seules paroles d’autocritique. Grave erreur. Mais aussitôt, il justifie l’acceptation de l’argent : subvenir aux besoins de son épouse, de ses filles exclues de la famille royale, de ses petits-enfants, préparer sa retraite. Comme si un roi ayant vécu quarante ans dans des palais d’État avait besoin de 100 millions cachés en Suisse pour ses vieux jours.

Des enquêtes classées (sans l’innocenter)

Juan Carlos I répète que les enquêtes ont été classées, qu’il n’a jamais été mis en examen, que tout était « totalement infondé ». C’est exact sur le plan technique, mais trompeur. En 2022, le parquet du Tribunal suprême espagnol a classé les investigations pour deux raisons : la prescription des faits (survenus lorsqu’il était roi, plus de cinq ans auparavant) et l’inviolabilité (en tant que monarque constitutionnel, sa personne et ses actes n’étaient pas justiciables).

Le classement n’équivaut pas à une absolution. Il n’a pas établi que les faits n’avaient pas eu lieu ni qu’ils étaient licites ; il a simplement conclu qu’ils ne pouvaient être jugés pour des raisons procédurales et temporelles. Une distinction fondamentale que le livre omet délibérément.

L’enquête suisse sur la fondation Lucum a également été classée, mais après que Juan Carlos I a régularisé sa situation fiscale. Autrement dit : il a payé ce qu’il devait, puis le dossier a été clos. Il ne s’agit pas d’innocence, mais de régularisation.

L’argument générationnel : « C’était une autre époque »

La défense la plus récurrente est d’ordre générationnel. « J’ai été éduqué dans un monde où l’argent circulait plus simplement, où les dons et les cadeaux destinés à faire vivre notre famille étaient habituels ». Il décrit comment son père, don Juan, vivait de « la générosité des familles monarchiques », comment des aristocrates espagnols le soutenaient financièrement à Estoril.

« Il y a trente ans, cela n’importait à personne. Aujourd’hui, il faut tout justifier. Ce n’est pas le monde dans lequel j’ai grandi ». L’argument confond deux réalités distinctes : le soutien aristocratique à un prétendant en exil (don Juan) et des comptes opaques de plusieurs millions détenus par un chef d’État constitutionnel (Juan Carlos I).

Son père a vécu de l’appui de monarchistes croyant en la restauration. Juan Carlos I a gouverné une démocratie moderne où les chefs d’État ne peuvent détenir de comptes secrets dans des paradis fiscaux. Prétendre que les règles de 1950 s’appliquaient encore en 2000 relève de l’absurde.

Victime ou acteur

Au terme de ce chapitre financier, une question s’impose : Juan Carlos I est-il la victime d’entrepreneurs sans scrupules ou l’architecte d’un système d’enrichissement personnel ? Le livre invite à croire la première hypothèse. Les faits orientent vers la seconde.

Un roi qui, durant des décennies, a maintenu des comptes opaques en Suisse, reçu 100 millions d’un monarque étranger, procédé à trois régularisations fiscales successives, et s’est exilé à Abou Dhabi pour éviter l’étau judiciaire, n’est pas une victime innocente. Il a confondu sa position institutionnelle avec un privilège personnel, mêlé délibérément les intérêts de l’État à ses intérêts privés, et cru que les règles ne s’appliquaient pas à lui.

« Je me suis retrouvé au cœur d’un imbroglio financier qui m’échappait », écrit-il. Pourtant, les 100 millions ne sont pas apparus par magie en Suisse ; les comptes ne se sont pas ouverts seuls ; les régularisations fiscales n’ont pas été nécessaires à la suite d’une simple erreur administrative. Pendant des décennies, Juan Carlos I a bâti un système financier opaque lui permettant d’accumuler des fortunes non déclarées. Lorsque tout s’est effondré, il s’est présenté en victime.

La stratégie est efficace : admettre des fautes mineures (« j’ai été naïf », « j’ai trop fait confiance ») pour éviter d’affronter les graves : corruption systémique, abus de position, enrichissement illicite. Le résultat est un récit qui insulte l’intelligence : un roi tout-puissant pendant quarante ans, ignorant l’emplacement de son argent, faisant aveuglément confiance à des entrepreneurs, acceptant des « cadeaux » de 100 millions sans s’interroger.

Les 100 millions n’ont pas terni une couronne ; ils ont révélé qu’elle l’était depuis des décennies — et que Juan Carlos I, loin d’être une victime, en fut le principal responsable.

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