Le Parlement européen vient d’approuver le règlement de retour, dernière pièce — et la plus controversée — du Pacte sur la Migration et l’Asile. Ce texte autorise la création de centres de rétention dans des pays tiers, sans lien obligatoire avec la nationalité des migrants expulsés. Il prolonge également les durées de détention jusqu’à vingt-quatre mois, impose des contrôles dans les lieux de travail, prévoit des interdictions d’entrée à vie et ouvre la porte à des accords de coopération avec des régimes que les organisations de défense des droits humains qualifient d’autoritaires. Le vote, acquis grâce à l’alliance entre le Parti Populaire Européen et les groupes d’extrême droite, constitue le tournant le plus prononcé de l’histoire législative de l’Union en matière migratoire.
Pour mesurer l’ampleur du glissement, il suffit de comparer deux époques. Il y a dix ans, le président de la Commission européenne Jean-Claude Juncker affirmait que « l’impératif de Bruxelles est de sauver des vies » et que « les valeurs doivent être la pierre angulaire de notre politique migratoire ». Aujourd’hui, ses successeurs légifèrent pour expulser plus vite, détenir plus longtemps et délocaliser la rétention au-delà des frontières de l’Union. Ce n’est pas une simple évolution de curseur : c’est un changement de paradigme. Le discours dominant a pivoté de la protection vers la criminalisation, de la solidarité vers la dissuasion, et ce mouvement s’est accéléré à chaque nouvelle crise migratoire, réelle ou instrumentalisée.
L’architecture du nouveau règlement reflète cette logique jusqu’au bout. La disposition la plus emblématique — les centres de rétention dans des pays tiers — avait été envisagée puis écartée en 2018, faute d’acceptation des pays africains concernés et en raison de sérieux doutes juridiques sur sa compatibilité avec le droit international. Elle ressurgit aujourd’hui, sans que ces obstacles aient été fondamentalement résolus. Le Conseil de l’Europe et plusieurs organisations non gouvernementales ont averti que le texte risque de contredire la Convention européenne des droits de l’homme, notamment en ce qui concerne le droit d’asile et la protection des unités familiales, y compris celles avec des enfants mineurs.
Derrière cette législation se trouve un fait politique incontournable. Deux gouvernements sur cinq dans l’Union européenne sont aujourd’hui dirigés par l’extrême droite ou dépendent de son soutien parlementaire. La migration irrégulière est devenue leur principal atout électoral, et les partis de gouvernement traditionnels ont progressivement adopté leurs cadres rhétoriques pour ne pas perdre leur électorat. Le résultat est que le texte approuvé au Parlement européen est issu de négociations qui ont inclus le parti allemand Alternativa pour l’Allemagne — formation avec laquelle le PPE s’était pourtant engagé à ne pas collaborer. L’eurodéputé d’extrême droite suédois Charlie Weimers a résumé l’ambiance en déclarant que « l’ère des expulsions a commencé ».
C’est précisément face à ce discours que la contradiction fondamentale de l’Europe apparaît dans toute sa brutalité. En 2024, l’Union a délivré trente-cinq millions de titres de séjour et de travail à des ressortissants extra-communautaires. D’ici 2070, sa population active passera de deux cent soixante-cinq à deux cent dix-neuf millions de personnes, laissant moins de deux actifs pour chaque retraité. L’Europe vieillit structurellement, ses marchés du travail manquent de main-d’œuvre dans des secteurs entiers — la construction, les soins, l’agriculture — et sa réponse législative consiste pourtant à expulser davantage et à criminaliser les filières d’arrivée. Ce n’est pas une incohérence involontaire. C’est le résultat d’une arithmétique électorale qui prime sur la rationalité économique.
Dans ce contexte, la relation entre le Maroc et l’Union européenne mérite d’être lue avec précision. Rabat n’est pas un simple prestataire de services en matière de contrôle migratoire. C’est un partenaire stratégique qui a su construire, au fil des années, une coopération solide fondée sur des intérêts mutuels vérifiables. La lutte contre les réseaux de trafic d’êtres humains, la coordination policière et judiciaire, la gestion des flux en Méditerranée occidentale et autant de domaines où la collaboration maroco-européenne produit des résultats tangibles. L’Espagne, premier interlocuteur bilatéral du Maroc au sein de l’Union, vient de qualifier cette relation d’« amitié sans précédent dans l’histoire ». Dans un continent qui cherche des partenaires fiables au sud, le Royaume occupe une position que peu de pays peuvent revendiquer avec autant de crédibilité.
Ce que le règlement de retour révèle, en définitive, c’est moins une politique migratoire cohérente qu’une crise d’identité européenne. Un continent qui se dit fondé sur des valeurs universelles, mais qui délocalise la rétention pour ne pas avoir à regarder en face ce qu’elle implique. Qui reconnaît avoir besoin de travailleurs étrangers, mais légifère pour les éloigner. Qui prétend défendre l’État de droit, mais négocie avec des régimes dont il sait qu’ils ne le respectent pas. La dérive n’est pas irréversible — des voix critiques existent au sein même des institutions européennes — mais elle s’accélère. Et chaque fois que l’extrême droite fixe les termes du débat, le centre recule d’un pas de plus.