Des tribunes de Cornellà aux discours politiques, l’épisode visant Lamine Yamal révèle une mécanique plus profonde : la banalisation d’un discours qui transforme la différence religieuse en marqueur d’exclusion et installe l’islamophobie au cœur du débat public espagnol.
Lamine Yamal est né à Esplugues de Llobregat, d’un père marocain et d’une mère originaire de Guinée équatoriale. Noir, musulman, à peine majeur, il cumule déjà les records de précocité du football européen et s’est imposé comme la figure la plus visible de la sélection espagnole.
Lors du match amical Espagne–Égypte disputé à Cornellà, des milliers de supporters installés dans une zone réservée à des groupes invités ont scandé des slogans islamophobes. Visiblement irrité sur le terrain, le joueur a réagi sur Instagram : « Je sais que cela visait l’équipe adverse et que ce n’était pas quelque chose de personnel contre moi, mais cela reste un manque de respect et quelque chose d’intolérable. »
Ce que révèle cet épisode dépasse largement l’anecdote ou le fait isolé. Il s’agit de la manifestation explicite de ce que l’on pourrait appeler une inclusion conditionnelle : l’attaquant peut représenter l’Espagne tant qu’il marque des buts, mais sa foi devient problématique dès lors qu’elle apparaît dans l’espace public.
Les mêmes chants auraient-ils retenti si l’adversaire avait été l’Allemagne, le Brésil ou le Japon ? Le slogan « musulman celui qui ne saute pas » repose sur la désignation d’un adversaire perçu comme religieusement autre. Face à l’Égypte, pays arabe et africain dont la majorité de la population professe l’islam, cette frontière identitaire s’active avec une intensité particulière.
Le match n’a pas engendré l’islamophobie, mais il lui a offert une cible visible ainsi que la couverture d’un espace de masse où la Fédération royale espagnole de football n’a pas activé le protocole antiraciste malgré la gravité des faits.
Le fait que des slogans hostiles au président du gouvernement aient également émergé du même secteur n’est pas anodin. Il témoigne d’une même logique de construction politique de l’ennemi, où le discours islamophobe et le discours antisanchiste convergent dans la désignation de figures à exclure.
Le sédiment de l’intolérance atteint désormais les enceintes sportives et trouve dans la désinhibition collective un puissant amplificateur, faisant émerger une hostilité qui, dans d’autres contextes, demeure latente.
L’Observatoire espagnol du racisme et de la xénophobie constate une hausse persistante des cas à l’échelle nationale. En Catalogne, les plaintes pour actes islamophobes sont passées de 22 en 2022 à 72 lors du dernier exercice, soit une augmentation de 220 %.
Le rapport INFRA-D d’Accem souligne que la population maghrébine concentre 36 % des incidents de discrimination raciale, même si le phénomène touche également d’autres communautés musulmanes, des Algériens aux Pakistanais.
En Espagne, près d’un million de Marocains résident aujourd’hui dans le pays et demeurent une cible récurrente de la haine anti-islamique. Pour eux, ce qui s’est produit à Cornellà n’a rien de nouveau.
Les faits éclairent également le projet politique de l’extrême droite. Ignacio Garriga, secrétaire général de Vox, n’a pas condamné les incidents. Au contraire, il a invoqué, sous couvert d’un discours identitaire, les prétendues conséquences de l’immigration, allant de l’augmentation des viols à la présence djihadiste en Europe — des affirmations que les données disponibles ne corroborent pas.
Aucun lien de causalité n’est établi entre immigration et criminalité, mais cette narration fonctionne comme un cadre idéologique destiné à séparer ceux qui appartiennent à la « tribu » de ceux qui en seraient exclus.
Le Parti populaire (PP), tout en condamnant les faits, défend néanmoins une « immigration culturellement proche », formule qui exclut implicitement les communautés non chrétiennes.
L’an dernier a été publiée en espagnol l’œuvre de référence de Francisco Bethencourt, Racismos, dans laquelle l’historien retrace les métamorphoses du phénomène du Moyen Âge au XXe siècle.
Professeur au King’s College London, Bethencourt démontre que le racisme n’est pas un phénomène naturel, mais bien une construction politique, articulant préjugé ethnique ou religieux et action discriminatoire au service de projets de domination.
Sa thèse met en lumière un mécanisme ancien : la racialisation des minorités détourne la tension sociale vers les groupes vulnérables, au lieu de s’attaquer aux causes structurelles des inégalités.
Il s’agit, en somme, d’une stratégie déjà employée dans les années 1920 et 1930 contre les Juifs, les communautés gitanes et d’autres groupes dans les empires coloniaux, et qui trouve aujourd’hui de nouveaux vecteurs à travers les plateformes contemporaines.