>

Radiographie de l’affaire Zapatero : les principaux indices et les zones d’ombre du dossier d’instruction

13 juin 2026 - 11:17

La levée du secret de l’instruction dans l’affaire Plus Ultra a permis de connaître le contenu du dossier qui fonde la mise en examen de l’ancien chef du gouvernement espagnol José Luis Rodríguez Zapatero. Le document ne contient aucune conversation directement compromettante impliquant l’ex-président ni aucune preuve de pressions concrètes exercées sur un responsable public. Les indices retenus reposent principalement sur des messages de tiers, des flux financiers transitant par des sociétés intermédiaires et une série de coïncidences temporelles que le juge José Luis Calama considère suffisantes pour convoquer Zapatero à comparaître les 17 et 18 juin.

Le juge José Luis Calama a levé le secret de l’instruction de l’affaire Plus Ultra après la proclamation des résultats des élections andalouses du 17 mai. Le contenu du dossier a été rendu public dans les jours qui ont suivi. Le président du gouvernement, Pedro Sánchez, a réaffirmé son soutien à son prédécesseur :

« Après ce que j’ai lu et après avoir échangé avec des personnes qui connaissent bien mieux le droit que moi, je ne vois aucune raison de changer de position », a déclaré le chef de l’exécutif.

José Luis Rodríguez Zapatero doit être entendu par l’Audience nationale les 17 et 18 juin. Il nie les accusations portées contre lui ainsi qu’une grande partie des faits que l’instruction présente comme des indices de sa participation présumée à un réseau de trafic d’influence.

Ce qui suit constitue un examen des principaux éléments du dossier, en distinguant ce que les enquêteurs affirment avoir établi et ce que le document reconnaît ne pas avoir encore démontré. Toutes les conclusions de l’instruction reposent à ce stade sur des indices et restent soumises à l’appréciation de la justice.

1. Les conversations de Plus Ultra : des messages de tiers, sans la voix de Zapatero

Le cœur de la mise en examen repose sur des dizaines de messages échangés par les dirigeants de la compagnie aérienne Plus Ultra, dans lesquels l’ancien chef du gouvernement est présenté comme un intermédiaire permettant d’obtenir le plan de sauvetage de 53 millions d’euros approuvé en mars 2021.

Parmi les messages cités figurent notamment : « Notre ami Zapatero est derrière tout cela », « Les gens de Gowair savent tout ce que nous faisons, y compris que Zapa est notre contact » ou encore « Demain, Zapatero intervient directement ».

L’ancien propriétaire de la compagnie, le Vénézuélien Rodolfo Reyes, écrivait le 30 mars 2020 : « Que Delcy appelle Ábalos. Ou quelqu’un de proche de Zapatero ». Le contenu de son téléphone a été transmis aux enquêteurs par le Département américain de la sécurité intérieure.

Le dossier reconnaît toutefois une lacune importante : il ne contient aucune conversation directement incriminante de Zapatero ni aucune preuve de pression exercée par lui sur un responsable public. Le juge Calama s’appuie sur les messages de tiers pour conclure à l’existence d’indices laissant penser que l’ancien dirigeant a joué un rôle « déterminant dans des étapes clés de la procédure administrative ».

L’Unité de délinquance économique et fiscale (UDEF) affirme également que Zapatero aurait eu un entretien téléphonique de onze minutes avec le président de Plus Ultra en avril 2020. Cette hypothèse repose sur un message de Rodolfo Reyes indiquant : « Julio a parlé avec ZP. Onze minutes. Il lui a tout expliqué ». Zapatero a nié devant le Sénat avoir entretenu la moindre relation avec ce dirigeant.

2. Análisis Relevante, le fichier Excel des clients et la société des filles de Zapatero

Le juge décrit la société de conseil Análisis Relevante comme une structure servant à « simuler des prestations de conseil, produire des contrats et des factures donnant une apparence de légalité aux paiements et canaliser des fonds provenant de sociétés intéressées ».

Zapatero y a perçu 490.780 euros en cinq ans pour des rapports de conseil. Le magistrat estime qu’il exerçait une influence décisive sur cette société bien qu’il n’en soit pas officiellement administrateur. Il s’appuie notamment sur l’existence d’un groupe WhatsApp baptisé « AR », réunissant Zapatero, Julio Martínez Martínez et d’autres associés, ainsi que sur un fichier Excel qui aurait été transmis par l’ancien président à l’entrepreneur avec une liste de clients potentiels, parmi lesquels figure l’actuel président de Plus Ultra.

La société What The Fav, appartenant aux filles de Zapatero, a reçu 239.755 euros d’Análisis Relevante ainsi que 561.440 euros d’Inteligencia Prospectiva, une entreprise madrilène liée à deux frères vénézuéliens proches du régime de Caracas.

Les enquêteurs ont perquisitionné les bureaux de What The Fav, qu’ils présentent comme « un centre de redistribution de flux financiers » au service du réseau présumé. Inteligencia Prospectiva a également versé 266.200 euros au centre d’études Gate Center, dont Zapatero présidait le conseil consultatif. Ce dernier aurait ensuite transféré 171.727 euros à What The Fav.

Zapatero a affirmé devant le Sénat qu’il ignorait que Plus Ultra figurait parmi les clients d’Análisis Relevante et que cette société exerçait une activité réelle.

3. La société de Dubaï et le contrat de 1 %

L’instruction attribue à Zapatero un rôle dans la création d’une société basée à Dubaï qui aurait servi à canaliser 530.000 euros, soit 1 % du montant du sauvetage de Plus Ultra, par l’intermédiaire de la société Idella.

Le juge fonde cette hypothèse sur une réunion organisée le 26 janvier 2021 au restaurant Portonovo de Madrid. Gertrudis Alcázar, secrétaire de Zapatero, avait envoyé depuis l’adresse électronique officielle de l’ancien président un message pour effectuer la réservation.

L’UDEF considère que, puisque l’initiative provenait de son entourage direct et qu’un agent de sécurité avait été mobilisé, « les instructions devaient nécessairement émaner de Zapatero ». Toutefois, le dossier ne contient aucun courriel de l’ancien président ou de sa secrétaire donnant explicitement l’ordre de créer la société.

Le lendemain de ce déjeuner, un entrepreneur spécialisé dans le tourisme destiné au marché musulman a transmis à Julio Martínez Martínez les documents nécessaires à la création d’une société baptisée Landside Dubai ou Landside Middle East, détenue en partie par Idella.

L’accord prévoyant le versement de 1 % du sauvetage à Idella avait été signé le 19 janvier 2021, soit six jours auparavant. Le juge établit un lien entre ces événements et conclut que Zapatero aurait « favorisé la réunion » ayant conduit à la création de la société aux Émirats arabes unis.

4. Les connexions vénézuéliennes, les cadeaux et la piste chinoise

L’enquête dépasse désormais le seul cadre du sauvetage de Plus Ultra. L’UDEF s’intéresse aux flux financiers provenant du Venezuela ainsi qu’à des opérations liées au pétrole et à l’or mentionnées dans le dossier.

Un échange de messages révèle que l’homme d’affaires vénézuélien Danilo Diazgranados, également visé par l’enquête, aurait offert plusieurs cadeaux à Zapatero, selon l’interprétation des enquêteurs.

Le seul message directement attribué à l’ancien président dans l’ensemble du dossier date du 31 juillet 2021 : « En temps et en heure. Gestion réussie », adressé à Julio Martínez Martínez depuis un contact enregistré sous la lettre « Z », après l’obtention d’autorisations de vol auprès des autorités vénézuéliennes.

La dimension chinoise constitue un autre volet de l’enquête. L’UDEF a identifié plusieurs virements versés à Zapatero par trois entreprises à capitaux chinois. Son entourage affirme que la majorité de ces paiements correspond à des honoraires liés à des conférences en Chine.

Le dossier mentionne également une lettre de l’entreprise China International Cultural Technology Resources Group adressée au bureau de l’ancien président. Celle-ci se disait « prête et capable d’acquérir du pétrole et des minerais précieux » et sollicitait des informations sur des « partenaires fiables ». L’entourage de Zapatero affirme que cette correspondance n’a eu aucune suite.

5. Les bijoux et les zones d’ombre : ce que le dossier n’a pas encore démontré

L’élément qui a le plus retenu l’attention des médias après les perquisitions est la découverte, dans le coffre-fort du bureau de Zapatero, de plusieurs montres et bijoux : colliers, bracelets, boucles d’oreilles, bagues et broches.

La secrétaire de l’ancien président a expliqué que ces objets provenaient du domicile du couple et correspondaient à un « héritage de Mme Sonsoles », épouse de Zapatero, ainsi qu’à des « cadeaux reçus lors de voyages ».

Selon son entourage, le couple ne dispose pas de coffre-fort dans son logement actuel, occupé en location, et utilise celui du bureau. La valeur estimée des bijoux varie entre 30.000 et 50.000 euros. La police doit encore procéder à leur expertise.

Le dossier comporte plusieurs zones d’ombre que l’instruction elle-même reconnaît. Aucune preuve directe n’établit que Zapatero ait exercé des pressions sur un responsable public. Aucun échange personnel ne l’incrimine directement. Aucun élément ne démontre un enrichissement illicite, hormis les paiements perçus via Análisis Relevante, dont il conteste l’illégalité.

Le juge Calama a ordonné le gel des comptes de plusieurs sociétés visées par l’enquête et a partiellement bloqué ceux de Zapatero à hauteur de 490.780 euros, correspondant aux revenus issus des prestations de conseil, dans l’attente de son audition des 17 et 18 juin.

Partager l'article

Partagez vos idées

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *