Les dirigeants des 32 pays membres de l’OTAN se réunissent cette semaine à Ankara dans le cadre de l’un des sommets les plus délicats de ces dernières années. Derrière le cérémonial officiel et les contrats d’armement, l’Alliance est confrontée simultanément à l’hostilité du président américain Donald Trump, à la menace russe à long terme, aux interrogations sur le leadership européen, aux tensions provoquées par la guerre en Iran et à la montée des menaces hybrides.
À 77 ans, l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord (OTAN) traverse l’une des transformations les plus profondes de son histoire récente. Cette semaine, à Ankara, les dirigeants de ses 32 États membres conserveront le faste et le protocole qui caractérisent l’Alliance depuis la Guerre froide, mais le contexte politique est profondément différent. Derrière les poignées de main et les contrats d’armement de plusieurs milliards d’euros se jouent cinq tensions simultanées qui définissent aujourd’hui l’avenir de l’Alliance, selon les analyses de diplomates et d’experts citées par la presse.
Le communiqué final du sommet, déjà approuvé par les ambassadeurs des pays alliés après les réserves initiales de l’Italie et de la Turquie, réaffirme que l’Iran ne devra jamais se doter de l’arme nucléaire et prévoit 70 milliards d’euros supplémentaires d’aide à l’Ukraine cette année, avec un montant équivalent programmé pour 2027. La déclaration réaffirme également le principe fondateur de la défense collective selon lequel une attaque contre un allié est considérée comme une attaque contre l’ensemble de l’Alliance.
1. Trump et le bras de fer sur les dépenses militaires
Le président des États-Unis arrive à Ankara irrité par ce qu’il considère comme un manque d’engagement des Européens dans son offensive militaire contre l’Iran, ainsi que par le niveau des dépenses de défense de plusieurs alliés, malgré l’engagement pris l’an dernier à La Haye de porter ces dépenses à 5 % du produit intérieur brut (PIB).
Le secrétaire américain à la Défense, Pete Hegseth, avait déjà averti lors d’une réunion préparatoire à Bruxelles que ce sommet constituerait « une évaluation que certains pays échoueront et que d’autres réussiront brillamment ».
Washington a répondu à ce qu’il juge être un manque d’implication européenne par une révision de son dispositif militaire sur le continent, comprenant le retrait d’environ 5 000 soldats stationnés en Allemagne ainsi qu’une réduction des équipements destinés aux plans de défense de l’OTAN, notamment un porte-avions, des avions ravitailleurs, des chasseurs et des drones.
L’ambassadeur américain auprès de l’OTAN, Matthew G. Whitaker, a toutefois indiqué que Washington ne souhaitait pas faire du sommet le cadre d’éventuelles représailles contre les pays les plus réticents à atteindre l’objectif des 5 %, notamment l’Espagne et l’Italie.
2. La menace russe à long terme
Le projet de déclaration qualifie la Russie de « menace à long terme pour la sécurité et la stabilité euro-atlantiques ».
Alors que l’Europe accélère son réarmement, le président russe Vladimir Poutine voit sa marge de manœuvre en Ukraine se réduire, une situation qui, selon plusieurs sources diplomatiques, pourrait paradoxalement l’inciter à accroître la pression sur un État membre de l’Alliance plutôt que de le dissuader.
Les données du European Council on Foreign Relations (ECFR) sont préoccupantes. Malgré près de 1,2 million de pertes sur le front ukrainien en plus de quatre années de guerre, la Russie a augmenté ses effectifs militaires de 234 000 soldats pour la seule année 2025 et créé cinq nouvelles divisions, treize brigades et trente régiments.
Le secrétaire général de l’OTAN, Mark Rutte, estime que le sommet d’Ankara sera une réussite s’il parvient à convaincre Moscou que toute agression contre un État membre entraînera une réponse collective.
3. L’Europe cherche à prendre en main sa propre défense
À mesure que les États-Unis réduisent leur engagement militaire en Europe, les alliés européens ont commencé à financer davantage le soutien militaire à l’Ukraine, principalement par l’achat d’armements américains, dans ce que certains qualifient désormais d’« OTAN 3.0 ».
Cette évolution a déjà suscité des tensions internes, illustrées par l’absence de l’Italie et de la Pologne lors d’une récente réunion entre le chancelier allemand Friedrich Merz, le président français Emmanuel Macron et le président ukrainien Volodymyr Zelensky.
Selon Katja Bego, chercheuse au Chatham House, une intégration plus poussée de la défense européenne apparaît désormais inévitable, malgré les obstacles politiques et techniques, ce qui modifiera profondément l’équilibre des pouvoirs qui structure l’Alliance depuis près de huit décennies.
Mark Rutte lui-même a récemment déclaré à Berlin que l’OTAN devait se rééquilibrer tout en conservant sa nature fondamentalement transatlantique.
4. La guerre en Iran, nouveau sujet de discorde
L’offensive militaire menée par les États-Unis et Israël contre l’Iran, bien qu’elle ne relève pas officiellement du champ d’action de l’OTAN, est devenue l’une des principales sources de tension entre Donald Trump et plusieurs de ses partenaires européens.
La Turquie, qui joue un rôle de médiateur dans cette crise, a invité au sommet des représentants des Émirats arabes unis, du Koweït, du Qatar et de Bahreïn, membres de l’Initiative de coopération d’Istanbul.
Donald Trump a laissé entendre que le manque de soutien de certains alliés européens à son offensive contre Téhéran pourrait remettre en cause l’obligation d’assistance mutuelle prévue par le traité fondateur de l’OTAN.
Cette position a détérioré ses relations avec plusieurs dirigeants européens, notamment la présidente du Conseil italien Giorgia Meloni, jusqu’ici l’une de ses principales alliées en Europe, ainsi qu’avec le Premier ministre britannique sortant Keir Starmer.
5. Les menaces hybrides : infrastructures critiques et cybersécurité
L’OTAN ne fait plus face à un seul théâtre d’affrontement conventionnel, mais à ce que ses documents internes désignent comme une « zone grise », où propagande, sabotages, cyberattaques et pressions économiques remplacent de plus en plus les armes traditionnelles.
Le projet de déclaration d’Ankara souligne que l’Alliance « continue de répondre et de s’adapter à la compétition stratégique, à l’instabilité généralisée, aux menaces hybrides et aux crises récurrentes » qui caractérisent aujourd’hui l’environnement sécuritaire international.
Après plusieurs survols de drones attribués à la Russie ayant perturbé des aéroports européens, ainsi que des actes de sabotage visant des câbles sous-marins de gaz et de télécommunications, l’OTAN renforce actuellement son flanc oriental, protège ses infrastructures critiques et surveille le rapprochement militaire croissant entre la Chine et la Russie, illustré notamment par des exercices navals conjoints en mer Baltique.
Le directeur du programme Europe du Center for Strategic and International Studies (CSIS), Max Bergmann, résume les attentes des dirigeants européens à l’égard du sommet d’Ankara en une formule : ils espèrent que cette rencontre ressemblera davantage à un repas de famille tendu qu’à une confrontation ouverte entre alliés.