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Aux États-Unis, l’espagnol est partout, mais ses locuteurs doivent encore parfois se justifier

11 juillet 2026 - 09:09

Près de trois Hispaniques sur dix aux États-Unis affirment avoir déjà été critiqués pour avoir parlé espagnol en public. Le chiffre vient du Pew Research Center, qui a interrogé près de cinq mille adultes latinos en octobre 2025. Un chiffre parmi d’autres, dans le long catalogue des discriminations ordinaires.

Mais il y a des chiffres qui forcent à s’arrêter. Celui-ci en fait partie, parce qu’il soulève une question dérangeante : comment une langue parlée par plus de quarante millions de personnes peut-elle encore sonner, pour certains, comme une langue étrangère ?

Le rapport est clair : 34 % des Hispaniques interrogés disent avoir subi un traitement injuste en raison de leurs origines. Quelque 29 % ont été critiqués parce qu’ils parlaient espagnol en public, 26 % se sont entendu dire qu’ils devaient « retourner dans leur pays » et 25 % déclarent avoir été insultés.

Bien sûr, il faut lire ces chiffres avec précaution. Une enquête recueille des expériences déclarées ; elle ne permet pas de reconstituer ni de vérifier séparément chaque épisode. Elle ne nous dit pas toujours dans quel contexte les paroles ont été prononcées, sur quel ton ni avec quelle intention. Toute remarque concernant l’usage d’une langue n’est pas automatiquement un acte raciste. Il faut le dire.

Mais lorsque des millions de personnes racontent des expériences semblables — dans un magasin, dans le métro, à l’école ou au travail —, il devient difficile de n’y voir qu’une collection d’anecdotes isolées. Tous les cas ne se ressemblent pas et ne procèdent certainement pas des mêmes motivations. Un chiffre ne raconte jamais toute l’histoire. Sa répétition, en revanche, finit par raconter quelque chose.

Le paradoxe, c’est que les États-Unis connaissent très bien la valeur de l’espagnol. Les chaînes de télévision se disputent l’audience hispanique. Les entreprises analysent les habitudes des consommateurs latinos. Les candidats politiques glissent des messages en espagnol dans leurs campagnes. Cela rapporte des voix, ouvre des marchés et augmente les audiences.

L’espagnol est utile. Très utile.

Il n’est pourtant pas toujours le bienvenu lorsqu’il s’invite sans avoir été sollicité. Quand il surgit dans une conversation entre deux personnes qui attendent le bus, font leurs courses ou prennent un café, il semble parfois moins facilement accepté. Comme si la langue était légitime lorsqu’elle rapporte quelque chose, mais devait expliquer sa présence dès qu’elle occupe l’espace public sans autre raison que de permettre à ceux qui la parlent de vivre leur vie.

Derrière cette contradiction se cache une idée ancienne : pour s’intégrer vraiment, il faudrait parler comme tout le monde. L’espagnol ? On peut le garder à la maison, entre proches, mais il vaudrait mieux le laisser derrière soi en sortant.

Cette exigence est rarement formulée de manière aussi directe. Elle se devine plutôt dans un regard qui change, un soupir agacé ou une remarque à peine déguisée. Elle semble dire : « Montre que tu es des nôtres. Rends moins visible ce qui te différencie. »

C’est une confusion répandue : celle qui consiste à confondre intégration et assimilation.

S’intégrer, c’est participer à la vie collective, connaître la langue commune, respecter les lois, assumer des responsabilités et contribuer à la société. S’assimiler, dans sa version la plus stricte, c’est autre chose : effacer ou dissimuler ce qui rappelle une autre origine. La première élargit la citoyenneté. La seconde la soumet à une condition : renoncer à une partie de soi pour être pleinement accepté.

Maîtriser l’anglais est évidemment essentiel pour participer à la vie éducative, économique, institutionnelle et politique des États-Unis. Personne ne peut sérieusement le contester. Mais apprendre l’anglais ne suppose pas d’abandonner l’espagnol. Les deux langues ne sont ni des adversaires ni les signes de deux fidélités incompatibles.

Des millions d’Américains vivent chaque jour entre les deux sans y voir de contradiction. Ils travaillent et étudient en anglais, parlent espagnol avec leurs parents, leurs enfants ou leurs amis. Ils passent d’une langue à l’autre sans même y penser. Parfois, ils commencent une phrase dans l’une et la terminent dans l’autre.

Au fil des années, j’ai rencontré des familles qui vivent ainsi. Les grands-parents parlent surtout espagnol, les parents naviguent entre les deux langues et les enfants grandissent en passant naturellement de l’une à l’autre. Ils ne se sentent ni divisés ni partagés. Ils habitent simplement plus d’un monde.

Cette expérience bilingue peut offrir des avantages scolaires ou professionnels, mais sa valeur ne se mesure pas seulement à son utilité. Une langue permet aussi de maintenir des liens entre les générations, de transmettre une histoire familiale et de conserver des manières particulières de raconter le monde.

L’espagnol n’est d’ailleurs pas arrivé hier aux États-Unis. Il se parlait en Floride, en Californie, au Texas et au Nouveau-Mexique bien avant que le pays ne devienne un État indépendant. Il suffit de regarder une carte : Los Angeles, San Francisco, San Antonio, Colorado, Nevada. Les noms sont encore là. On oublie simplement, parfois, qu’ils racontent une histoire et portent la trace d’une langue.

Aujourd’hui, l’espagnol est partout : dans les universités, les médias, les livres, la musique, les commerces et des quartiers entiers. C’est la langue de nouveaux arrivants, certes, mais aussi celle de citoyens nés aux États-Unis et de familles installées dans le pays depuis plusieurs générations.

Le considérer comme un corps étranger revient donc à ignorer une partie de l’histoire américaine. Cela revient aussi à maintenir une vision trop étroite d’un pays qui n’a jamais été aussi uniforme que certains récits voudraient le laisser croire.

Beaucoup de jeunes tentent aujourd’hui de retrouver l’espagnol que leurs parents ou leurs grands-parents ont cessé de transmettre. Pas nécessairement par négligence. Certaines familles pensaient qu’il serait plus facile pour leurs enfants de s’intégrer, de réussir à l’école ou d’échapper aux préjugés s’ils parlaient uniquement anglais.

Parfois, cela a fonctionné. Mais il y a eu un prix à payer : des conversations devenues plus difficiles, des récits familiaux moins accessibles et, dans certains cas, un silence installé entre les générations.

Une langue n’est pas seulement un outil. Elle contient aussi des souvenirs. Des plaisanteries perdent leur saveur en passant dans une autre langue. Certains mots n’ont pas d’équivalent exact. Il existe des façons de dire « je t’aime » qui appartiennent à une voix, à une histoire et à une langue particulières.

Pour beaucoup d’Hispaniques, l’espagnol reste la langue des conversations avec les grands-parents, des chansons entendues pendant l’enfance ou des histoires racontées autour d’une table. Pour d’autres, il est devenu une langue à reconquérir, un lien interrompu qu’ils essaient de renouer.

Alors, quand on dit à quelqu’un « ne parle pas espagnol », on ne lui demande pas toujours simplement de parler anglais. Dans certaines circonstances, on lui demande autre chose : de rendre son origine moins visible, d’effacer une différence ou de prouver, une fois encore, qu’il a bien sa place dans le pays.

Et cette épreuve peut se répéter même pour des citoyens nés, élevés et scolarisés aux États-Unis.

Il faut aussi reconnaître que le tableau n’est pas entièrement sombre. Selon la même enquête, la majorité des Hispaniques interrogés — 54 % — n’ont vécu aucune des quatre situations de discrimination examinées. Quelque 34 % disent même avoir reçu des marques de soutien liées à leur identité.

Les États-Unis ne sont pas un pays uniformément hostile à l’espagnol. Ce serait injuste de les réduire à cette image. Dans de nombreuses villes, plusieurs langues cohabitent sans difficulté particulière. Il existe des écoles bilingues, des médias en espagnol et des communautés entières où personne ne trouve étrange d’entendre plusieurs langues dans une même rue.

La réalité est plus nuancée que ne le laissent parfois penser les chiffres. Que des millions d’Hispaniques trouvent leur place, réussissent et voient leur identité reconnue n’efface pas l’expérience de ceux qui doivent encore justifier la langue qu’ils parlent. Et la persistance d’incidents de rejet ne signifie pas davantage qu’ils représentent l’ensemble du pays. Les deux réalités coexistent sans s’annuler.

Plutôt que de présenter le débat comme un choix entre l’anglais et l’espagnol, il faudrait sans doute le poser autrement. Les États-Unis ont besoin d’une langue commune, et l’anglais remplit largement cette fonction. Mais une langue commune n’est pas nécessairement une langue unique.

Une société ne tient pas seulement à la langue que parlent ses citoyens. Elle repose aussi sur des règles, des institutions, des responsabilités partagées et l’égalité des droits. La cohésion ne suppose pas que chacun abandonne les mots reçus de sa famille pour participer pleinement à la vie collective.

L’anglais n’est pas menacé parce que deux personnes parlent espagnol dans un café. Sa place dans l’éducation, l’administration, l’économie et la vie publique ne fait aucun doute. Ce qui est mis à l’épreuve, c’est une certaine idée de l’Amérique : une idée qui célèbre volontiers la diversité lorsqu’elle est rentable, électoralement utile ou décorative, mais qui s’en méfie lorsqu’elle s’exprime librement dans la vie quotidienne.

Plus de quarante millions de personnes parlent espagnol aux États-Unis. Pour les uns, c’est la langue de l’enfance ; d’autres l’ont apprise plus tard. Certains la parlent couramment, d’autres la comprennent sans pouvoir ou sans oser la parler. Il y a aussi ceux qui l’ont perdue et qui tentent aujourd’hui de la retrouver.

Ils ne forment pas un bloc uniforme. Leur rapport à l’espagnol est aussi divers que leurs origines, leurs histoires et leurs trajectoires. Mais ils sont là, et leur langue appartient déjà à la réalité sociale, culturelle et historique du pays.

Après des siècles de présence sur le territoire, des dizaines de millions de locuteurs et une influence croissante dans la culture, l’économie et la vie publique, l’espagnol n’a plus à justifier sa place aux États-Unis. Il n’a pas davantage à demander la permission pour se faire entendre.

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