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Maroc–Europe : pourquoi le rêve migratoire persiste-t-il ?

22 août 2026 - 11:16

Prof. Samar Khamlichi

 

De la migration de nécessité au nouveau profil des harraga : aspirations, mobilité sociale et illusion européenne

 

 

Les événements des 30 et 31 juillet 2026 à Sebta ont constitué un choc politique, humain et sociologique. En quelques heures, des dizaines de milliers de personnes ont tenté de franchir la frontière séparant le Maroc de la ville occupée. Les autorités espagnoles ont estimé à environ 72 000 le nombre d’entrées irrégulières durant ces deux journées, tandis qu’une grande partie des personnes concernées est rapidement retournée au Maroc.

Au-delà de l’ampleur exceptionnelle de l’événement, le profil des candidats au départ mérite une attention particulière. Pendant longtemps, la migration clandestine a été principalement représentée comme une migration de la pauvreté : celle d’un jeune homme sans emploi, sans qualification, sans ressources ni perspectives, cherchant en Europe ce qu’il ne trouve pas dans son pays.

Les événements de Sebta invitent à nuancer cette représentation. Parmi les personnes ayant tenté le passage figuraient certes des individus en situation de précarité, mais aussi des jeunes diplômés, des salariés, des familles, des femmes avec leurs enfants, des mineurs et des personnes disposant déjà de certains biens ou d’un capital éducatif et social. Des témoignages rapportés dans la presse évoquent notamment des diplômés confrontés aux faibles salaires, à la précarité professionnelle et à l’absence de perspectives correspondant à leurs aspirations.

Cette réalité impose de déplacer la question : pourquoi partir lorsqu’on n’est pas nécessairement pauvre ? Et surtout, pourquoi prendre le risque d’une migration clandestine lorsque l’on dispose déjà d’une vie relativement installée au Maroc ? La réponse ne peut pas être uniquement économique.

Du migrant de la nécessité au migrant de l’aspiration

Le nouveau harrag ne correspond plus nécessairement au migrant qui cherche simplement à survivre. Il peut posséder une voiture, disposer d’un logement familial, être diplômé d’une université marocaine, parler plusieurs langues et avoir déjà travaillé. Il peut appartenir à une famille relativement stable et pourtant décider de partir.

Il faut ici distinguer les conditions objectives de vie des aspirations subjectives. Une personne peut vivre objectivement mieux que les générations précédentes et, simultanément, avoir le sentiment de vivre moins bien que ce qu’elle estime pouvoir atteindre. Le développement économique ne produit pas seulement des ressources : il produit également des attentes.

Plus une société est connectée au monde, plus ses citoyens comparent leur existence à celle d’autres sociétés. Les réseaux sociaux, YouTube, TikTok, Instagram, les séries, les voyages et les témoignages de la diaspora entretiennent cette comparaison permanente. Le jeune Marocain ne confronte plus seulement sa vie à celle de son voisin, mais à celle d’un jeune Espagnol, Français, Américain ou Canadien qu’il voit quotidiennement sur son écran.

C’est là que naît le paradoxe de l’aspiration. Le problème n’est plus uniquement : « Je n’ai rien au Maroc. » Il peut devenir : « J’ai quelque chose au Maroc, mais je pense pouvoir devenir davantage ailleurs. »

Une jeunesse qui refuse l’idée d’être bloquée

Les témoignages recueillis après l’événement de Sebta font apparaître un vocabulaire récurrent : absence d’avenir, chômage, prix élevés, injustice, difficultés d’accès aux soins, logement inaccessible et salaires insuffisants. Ces expressions doivent être prises au sérieux.

Lorsqu’un jeune fraîchement diplômé affirme qu’il n’a « pas d’avenir », la question politique n’est pas seulement de déterminer s’il est réellement privé de toute perspective. Elle est de comprendre pourquoi il considère son avenir comme fermé avant même d’avoir véritablement commencé sa vie professionnelle.

Le Maroc a connu une massification importante de l’enseignement supérieur. Mais la démocratisation du diplôme ne signifie pas automatiquement celle des opportunités. Le titulaire d’une licence ou d’un master peut constater que sa qualification ne lui garantit ni emploi stable, ni salaire satisfaisant, ni logement, ni autonomie familiale. Il existe ainsi un décalage entre l’éducation, les aspirations et les débouchés économiques.

Le jeune diplômé ne se dit pas forcément : « Je suis pauvre. » Il peut plutôt penser : « Je suis diplômé, mais je ne vois pas la place que cette qualification me permettra d’occuper dans la société. » Cette frustration dépasse la simple question du revenu : elle touche à la reconnaissance et à la mobilité sociale.

Pourquoi l’Europe paraît-elle être la solution ?

La proximité géographique joue un rôle majeur. À quelques kilomètres de Tanger ou de Fnideq, par l’intermédiaire de Sebta, se trouve l’Europe. Depuis le nord du Maroc, celle-ci n’est pas une abstraction située à des milliers de kilomètres : elle est visible, de l’autre côté du détroit, tandis que Sebta et Melilla placent une frontière européenne directement sur le continent africain.

Cette proximité rend la possibilité européenne concrète. La géographie n’explique pas tout, mais elle transforme un désir lointain en passage apparemment accessible.

L’Europe exerce également une attraction qui dépasse la question du salaire. Elle est associée à l’emploi, à la protection sociale, à la santé, à la stabilité institutionnelle, à la mobilité et à la possibilité de construire une carrière. Mais cette représentation demeure souvent sélective.

Le candidat au départ voit les salaires, les voitures, les vacances et les photos prises dans les centres-villes européens. Il voit les membres de la diaspora revenir au Maroc durant l’été avec des cadeaux et, parfois, une maison. Il ne voit pas nécessairement les longues heures de travail, les loyers élevés, les discriminations, la solitude, les difficultés administratives, le déclassement professionnel ou la précarité de certains immigrés.

C’est le mécanisme de la mise en scène de la réussite migratoire : celui qui réussit montre sa réussite, tandis que celui qui échoue l’expose beaucoup moins. Le Marocain resté au pays reçoit ainsi une image biaisée de l’expérience migratoire et peut construire une équation simplifiée : Europe égale argent, papiers, protection et avenir. Or cette équation est incomplète.

L’Europe ou les « papiers » ?

Pour certains migrants, l’objectif n’est peut-être plus seulement de trouver un emploi, mais d’obtenir un statut légal. Le titre de séjour, la régularisation ou, à terme, le passeport européen deviennent des ressources donnant accès à un marché du travail plus vaste et à une mobilité internationale accrue.

Cela explique pourquoi certains migrants acceptent en Europe des conditions de travail qu’ils auraient refusées au Maroc. Un diplômé marocain peut décliner un emploi mal rémunéré dans son pays, puis accepter ailleurs un travail physiquement pénible, éloigné de sa formation et socialement peu valorisé.

Le paradoxe n’est qu’apparent : le travail n’est plus la seule variable. Le statut migratoire devient une forme de capital. Le déclassement immédiat peut être perçu comme le prix provisoire de l’entrée dans un espace économique et juridique jugé plus favorable.

Cette aspiration ne peut être séparée de la question des visas. Le système international produit une hiérarchie des mobilités. Certains passeports permettent de circuler presque librement, tandis que d’autres obligent leurs détenteurs à démontrer constamment la crédibilité de leur voyage et leur intention de retourner dans leur pays.

Un Marocain peut disposer d’un emploi, d’un salaire, d’une famille et d’un patrimoine, et néanmoins essuyer un refus de visa. Cette asymétrie peut engendrer un sentiment de rejet : pourquoi doit-il convaincre l’autre qu’il mérite d’entrer chez lui, alors que le citoyen européen peut venir beaucoup plus facilement au Maroc ? Le visa devient ainsi non seulement un instrument de souveraineté, mais aussi le symbole d’une hiérarchie entre le Nord et le Sud.

Sebta comme raccourci vers l’Europe

Si certains candidats disposent déjà de ressources au Maroc, l’entrée clandestine par Sebta peut être perçue comme un moyen de contourner le coût et l’incertitude du parcours migratoire régulier. Les procédures de visa sont longues, les refus possibles et les voies légales étroitement contrôlées. Lorsque la frontière semble momentanément perméable, le calcul du risque change.

Les événements de juillet 2026 ont également montré l’importance des réseaux sociaux. Des rumeurs annonçant une prétendue ouverture de la frontière, accompagnées de contenus décrivant des itinéraires, ont largement circulé. Il ne s’agit donc plus seulement d’une migration organisée par des passeurs, mais aussi d’une mobilité encouragée ou désorientée par les réseaux numériques. La frontière devient virale.

Le paradoxe du développement marocain

Cette situation intervient au moment où le Maroc renforce ses politiques sociales. La généralisation progressive de la protection sociale, l’Assurance maladie obligatoire et les mécanismes d’aide sociale directe témoignent d’une transformation réelle. Le problème tient moins à l’absence totale de politiques publiques qu’à l’écart entre la vitesse à laquelle les attentes évoluent et la capacité de l’État à y répondre.

Le Maroc se transforme rapidement. Tanger Med est devenu un grand pôle logistique ; les industries automobile, aéronautique, électronique et les énergies renouvelables se sont développées. Mais une question demeure : quand la croissance industrielle devient-elle réellement visible dans la vie quotidienne du citoyen ?

Celui-ci ne mesure pas le développement seulement à travers les investissements annoncés. Il l’évalue à travers son salaire, son logement, son accès à la santé, la qualité de l’école publique, la stabilité de son emploi et sa capacité à construire une famille.

Un pays peut donc se développer sans que tous ses citoyens aient le sentiment de progresser. L’investissement étranger doit être évalué non seulement en termes de volume, mais aussi en fonction de la qualité des emplois créés, des salaires, de la formation, du transfert technologique et de l’intégration dans l’économie nationale. La question n’est pas de savoir s’il faut accueillir les investisseurs, mais à quelles conditions l’investissement peut produire une véritable mobilité sociale.

La véritable bataille est celle de la confiance

Le phénomène de Sebta révèle une transformation plus profonde. Cette génération ne veut plus attendre. Elle est née dans un Maroc connecté au monde, parle plusieurs langues et utilise les mêmes réseaux que les jeunes Européens. Elle ne compare plus le Maroc d’aujourd’hui à celui d’hier, mais à l’Europe d’aujourd’hui.

La question fondamentale n’est donc pas de savoir pourquoi ces Marocains « détesteraient » leur pays. Aimer son pays et vouloir partir ne sont pas nécessairement contradictoires. Un individu peut être attaché à sa famille, à sa ville et à sa culture tout en considérant que son avenir professionnel ou social se trouve ailleurs.

Le problème migratoire est ainsi un problème de confiance : confiance dans l’école, le marché du travail, la justice, la santé, l’administration et la possibilité de progresser socialement. Lorsqu’un citoyen perd cette confiance, il peut considérer que son capital le plus précieux n’est ni sa voiture, ni son diplôme, ni son logement, mais le passeport susceptible de lui ouvrir davantage de portes.

On peut renforcer les frontières, lutter contre les passeurs, combattre la désinformation et améliorer la coopération maroco-espagnole. Ces mesures sont nécessaires, mais elles ne répondent pas entièrement à la question fondamentale : pourquoi tant de personnes sont-elles disposées à prendre un risque extrême pour atteindre quelques kilomètres de territoire européen ?

Une frontière peut empêcher un déplacement. Elle ne peut pas supprimer une aspiration. L’enjeu réside dans l’écart entre la transformation rapide du Maroc et la perception que ses citoyens ont de leur propre avenir. La question n’est donc pas seulement de savoir comment empêcher les Marocains de partir, mais pourquoi certains considèrent encore que leur avenir se trouve de l’autre côté de la frontière.

C’est peut-être le principal enseignement de Sebta : la frontière est visible, l’aspiration est invisible, mais c’est elle qui pousse à la franchir.

 

Prof. Samar Khamlichi est professeure de sciences politiques à l’Université Mohammed V de Rabat

 

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