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Maroc-Espagne : le poids du passé face aux défis de l’avenir

26 août 2026 - 08:45

Proximité géographique, échanges humains, héritage andalou, mémoire coloniale et intérêts économiques entremêlés : peu de pays entretiennent une relation aussi dense et ambivalente que le Maroc et l’Espagne. Entre les blessures encore ouvertes de la guerre du Rif, les différends territoriaux et une coopération devenue indispensable, les deux voisins doivent choisir entre la reproduction périodique des crises et la construction d’un partenariat stratégique fondé sur la reconnaissance de l’histoire, le respect mutuel et des intérêts partagés.

Observer les relations contemporaines entre le Maroc et l’Espagne, c’est suivre une succession de rapprochements prudents, de crises soudaines et de réconciliations dictées par la nécessité. La densité des liens géographiques, historiques, humains et culturels entre les deux pays dépasse pourtant largement le cadre d’une relation diplomatique ordinaire.

Quatorze kilomètres seulement séparent les deux rives du détroit de Gibraltar. Mais cette proximité physique s’accompagne d’une distance politique et mémorielle que les gouvernements successifs n’ont jamais complètement réussi à combler.

Chaque tension réveille un répertoire ancien. En Espagne resurgissent alors les inquiétudes liées à l’immigration, aux frontières ou à la supposée imprévisibilité du voisin méridional. Au Maroc, les crises réactivent le souvenir du Protectorat, de la guerre du Rif, de l’usage des armes chimiques et du maintien de l’autorité espagnole sur Sebta, Melilla et plusieurs territoires situés sur le littoral nord du Royaume.

Cette mémoire n’est ni artificielle ni secondaire. Elle continue d’influencer les perceptions collectives et les comportements politiques. Mais elle devient dangereuse lorsqu’elle est utilisée pour enfermer l’autre dans une identité immuable ou pour transformer tout désaccord présent en prolongement automatique des conflits du passé.

Un héritage andalou partagé

L’histoire entre les deux rives ne commence évidemment pas avec le Protectorat espagnol. Elle plonge ses racines dans des siècles de circulation humaine, de commerce, de conquêtes, d’échanges intellectuels et de métissage culturel.

La contribution maghrébine à l’histoire d’Al-Andalus fut déterminante. Les populations amazighes participèrent massivement à la conquête de la péninsule Ibérique, tandis que des dynasties nées dans l’espace correspondant au Maroc actuel, notamment les Almoravides et les Almohades, exercèrent une influence politique, militaire, religieuse et architecturale considérable.

Mais réduire Al-Andalus à une œuvre exclusivement marocaine serait aussi inexact que d’en effacer la composante maghrébine. Cette civilisation fut le résultat d’une rencontre complexe entre Amazighs, Arabes, populations ibériques, musulmans, juifs et chrétiens. Sa richesse réside précisément dans cette pluralité.

Une partie de son patrimoine monumental constitue aujourd’hui l’un des principaux atouts touristiques de l’Espagne. L’Alhambra de Grenade, la mosquée-cathédrale de Cordoue, l’Alcázar de Séville et de nombreux autres sites témoignent de cette histoire commune. Pourtant, leur présentation publique tend parfois à privilégier une désignation abstraitement « arabe » ou « musulmane », sans toujours restituer suffisamment la contribution des populations et des dynasties maghrébines.

Après la chute de Grenade en 1492, les persécutions, les conversions forcées et les expulsions touchèrent successivement les juifs puis les musulmans de la péninsule. Une partie importante de ces populations trouva refuge au Maroc, où elle contribua profondément à la vie urbaine, culturelle, musicale et économique de villes comme Fès, Tétouan, Chefchaouen, Rabat ou Salé.

Cet héritage ne devrait pas servir à alimenter une compétition victimaire ou une bataille de propriété culturelle. Il pourrait, au contraire, devenir l’un des fondements d’une mémoire partagée entre les deux pays.

Le Rif, une blessure qui reste ouverte

 

Abdelkrim El Khattabi

La mémoire devient plus douloureuse lorsqu’elle concerne la période coloniale. Dans le nord du Maroc, la guerre du Rif occupe une place particulière. L’utilisation par l’armée espagnole d’armes chimiques contre les combattants rifains et des zones habitées est aujourd’hui largement documentée par les historiens.

Les bombardements chimiques ont provoqué des souffrances humaines considérables et laissé un traumatisme durable dans la mémoire régionale. Pourtant, cette question n’a toujours pas fait l’objet d’une reconnaissance politique à la hauteur de sa gravité. L’accès aux archives, la recherche scientifique sur les conséquences sanitaires et environnementales ainsi que la réflexion sur les formes possibles de réparation demeurent insuffisants.

Une politique de mémoire responsable ne devrait pas reposer sur des accusations générales contre l’Espagne contemporaine. Elle devrait poursuivre des objectifs concrets : établir les faits, ouvrir les archives, reconnaître les responsabilités historiques et envisager des mécanismes de réparation symbolique ou matérielle.

La participation de dizaines de milliers de Marocains, principalement originaires du Rif et du Protectorat, aux forces franquistes pendant la guerre civile espagnole constitue un autre chapitre complexe. Ces hommes furent recrutés dans un contexte colonial marqué par la pauvreté, la pression administrative, la propagande et l’absence de véritables perspectives économiques.

Certains s’engagèrent pour obtenir une rémunération permettant de faire vivre leur famille ; d’autres furent soumis à diverses formes de contrainte. Leur rôle militaire fut important dans la victoire du camp franquiste. Pourtant, leur histoire reste souvent racontée à travers les stéréotypes forgés par la propagande de guerre, sans accorder suffisamment d’attention à leurs parcours individuels ni aux conditions coloniales de leur recrutement.

Il serait toutefois excessif d’attribuer à ce seul épisode tous les retards économiques accumulés par le Rif. La marginalisation de la région résulte d’un ensemble de facteurs historiques : destruction provoquée par la guerre, organisation extractive du Protectorat, faiblesse des investissements, émigration, tensions politiques et politiques publiques insuffisamment adaptées après l’indépendance.

Des différends territoriaux persistants

Le contentieux autour de Sebta, Melilla et des autres territoires sous administration espagnole continue de peser sur la relation bilatérale. Le Maroc les considère comme des vestiges de la présence coloniale et revendique leur restitution. L’Espagne, de son côté, les présente comme des parties intégrantes de son territoire national.

Ce désaccord ne disparaîtra pas parce que les deux gouvernements évitent de l’évoquer publiquement. Il ne saurait non plus être réglé par la pression migratoire, l’escalade médiatique ou les démonstrations nationalistes.

L’histoire internationale offre différentes expériences de règlement territorial : négociation de souveraineté, transfert progressif de compétences, administration concertée, régimes particuliers de circulation ou coopération transfrontalière renforcée. Aucun de ces modèles ne peut être mécaniquement transposé, mais ils démontrent qu’un différend territorial n’est pas nécessairement condamné à rester éternellement figé.

La question exige du temps, du courage politique et une volonté de négociation que les conjonctures électorales rendent difficile. Elle suppose surtout que chaque partie reconnaisse l’existence de la position de l’autre sans renoncer à défendre la sienne.

Une interdépendance devenue structurelle

En dépit de ces désaccords, la coopération économique entre le Maroc et l’Espagne connaît une progression remarquable. Les échanges bilatéraux dépassent désormais 22 milliards d’euros par an, faisant de l’Espagne le premier partenaire commercial du Royaume.

Des milliers d’entreprises dépendent directement ou indirectement de cette relation. L’agriculture, l’automobile, le textile, les transports, la logistique, les énergies renouvelables, le tourisme et les services constituent autant de secteurs dans lesquels les intérêts des deux pays sont étroitement liés.

L’Espagne bénéficie également du travail de centaines de milliers de Marocains établis sur son territoire. Ils contribuent à l’agriculture, à la construction, à l’hôtellerie, aux transports, aux services et à de nombreuses autres activités. Leur présence ne peut être réduite à la seule question migratoire : elle constitue désormais une dimension sociale, démographique et économique de l’Espagne contemporaine.

Le détroit de Gibraltar renforce encore cette interdépendance. Tanger Med et Algésiras figurent parmi les principaux pôles portuaires de la Méditerranée occidentale. Leur proximité peut nourrir une concurrence stérile, mais elle pourrait également favoriser la création d’une plateforme logistique intégrée reliant l’Europe, le Maghreb, l’Afrique subsaharienne et les routes atlantiques.

La coopération en matière de sécurité, de lutte contre le terrorisme, de gestion migratoire et de contrôle des trafics est tout aussi importante. Mais elle ne doit pas transformer le Maroc en simple gardien de la frontière méridionale de l’Europe. Une relation équilibrée suppose des responsabilités partagées, des voies régulières de mobilité et des politiques de développement capables de réduire les causes économiques de l’émigration.

Sortir de la concurrence des mémoires

Certaines forces politiques espagnoles, notamment dans les courants nationalistes et d’extrême droite, utilisent les différends avec le Maroc à des fins électorales. Elles réactivent périodiquement la figure du « Maure », présentent l’immigration marocaine comme une menace identitaire et interprètent chaque initiative de Rabat comme une volonté d’expansion.

Au Maroc également, la mémoire coloniale peut être instrumentalisée pour expliquer toute tension avec Madrid ou éviter un examen critique des responsabilités nationales. Le passé devient alors une ressource politique commode, mobilisée selon les besoins du moment.

Les deux sociétés doivent sortir de cette concurrence des mémoires. Reconnaître les crimes coloniaux ne signifie pas entretenir une hostilité perpétuelle envers l’Espagne. Défendre les intérêts espagnols ne devrait pas conduire à nier les blessures du Rif ni à délégitimer les revendications marocaines.

Une commission historique conjointe, associant chercheurs, archivistes, médecins, juristes et représentants de la société civile, pourrait contribuer à documenter les épisodes les plus sensibles. Des programmes éducatifs communs permettraient également de dépasser les récits nationaux fermés et de montrer aux nouvelles générations que l’histoire du détroit fut faite autant de circulations et de créations partagées que de guerres.

Construire un axe stratégique

Le Maroc et l’Espagne disposent des conditions nécessaires pour bâtir un axe économique et politique majeur en Méditerranée occidentale. Une telle ambition exigerait toutefois davantage qu’une succession d’accords techniques ou de sommets gouvernementaux.

Elle devrait reposer sur une vision commune de long terme : intégration logistique, interconnexions énergétiques, coopération industrielle, gestion durable de l’eau, mobilité universitaire, recherche scientifique, protection de l’environnement marin et développement coordonné des régions frontalières.

À plus longue échéance, l’intégration de l’Algérie à une dynamique régionale de cette nature donnerait naissance à un ensemble économique considérable. Mais cette perspective restera théorique tant que persisteront la rupture entre Rabat et Alger, la fermeture des frontières et les conflits qui paralysent la construction maghrébine.

Le Maroc et l’Espagne ne peuvent ni changer leur géographie ni effacer leur histoire. Ils peuvent en revanche décider de la manière dont ils souhaitent les assumer. La construction d’un véritable partenariat ne passera ni par l’amnésie ni par l’entretien permanent des ressentiments.

Elle nécessitera la reconnaissance des blessures, le traitement pacifique des différends et l’acceptation d’une évidence : les intérêts fondamentaux des deux pays sont désormais trop imbriqués pour que leur relation reste soumise aux crises cycliques.

L’avenir ne demande pas aux deux voisins d’oublier le passé. Il leur demande d’empêcher que celui-ci continue à décider seul de leur avenir.

 

 

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