Le Conseil espagnol de sécurité nationale a déclaré ce mardi la crise de Sebta occupée « situation d’intérêt pour la sécurité nationale », une première en Espagne. Madrid a également validé la création d’un commandement unique et le renforcement du plan économique consacré à la ville. Quelques heures auparavant, une référence d’Ahmed Toufiq aux savants de Sebta avait été interprétée comme un rappel discret, mais politiquement chargé, de l’appartenance historique de la ville au Maroc.
La crise de Sebta occupée ne se déroule plus uniquement à la frontière. Elle se joue désormais dans les institutions, les références historiques et les symboles de souveraineté mobilisés par Rabat et Madrid.
Réuni mardi matin sous la présidence de Pedro Sánchez, le Conseil espagnol de sécurité nationale a officiellement qualifié la situation à Sebta d’« intérêt pour la sécurité nationale ». Selon le gouvernement espagnol, cette procédure, utilisée pour la première fois, doit permettre de renforcer la coordination des différents services de l’État près d’un mois après l’entrée massive de migrants survenue le 30 juillet.
Le Conseil a également validé la création d’un commandement unique placé sous la responsabilité du ministre de la Politique territoriale et de la Mémoire démocratique, Ángel Víctor Torres. Ce dernier devra coordonner les ministères, les services de renseignement, les autorités locales et les autres administrations impliquées dans la gestion de la crise.
Le Conseil des ministres a parallèlement annoncé une extension exceptionnelle du Plan intégral de développement socioéconomique de Sebta, lancé en 2022 et qui aurait déjà mobilisé plus de 180 millions d’euros. Ce renforcement doit porter sur la sécurité urbaine et frontalière, la gestion des retours, la prise en charge des migrants encore présents dans la ville, les services publics et la relance de l’économie locale. Madrid a également approuvé des avant-projets de réforme des lois sur l’asile et les étrangers afin d’adapter son dispositif au Pacte européen sur la migration et l’asile.
Une référence marocaine qui prend une autre dimension
Quelques heures avant cette séquence institutionnelle espagnole, le ministre des Habous et des Affaires islamiques, Ahmed Toufiq, avait replacé Sebta dans le récit historique et religieux marocain.
Lors de la veillée de l’Aïd Al-Mawlid présidée au Palais royal par le Roi Mohammed VI, le ministre a rappelé que le Cadi Ayyad et Abou Al-Abbas Al-Azafi, deux figures majeures du patrimoine religieux du Royaume, étaient originaires de Sebta.
Il a également évoqué Dalaïl Al-Khayrat de l’imam Al-Jazouli et le rôle symbolique joué par cet ouvrage dans la mobilisation des Marocains pour la libération des villes occupées sur la façade atlantique.
Une autre lecture est possible. L’intervention d’Ahmed Toufiq ne chercherait pas tant à transmettre un message diplomatique codé qu’à réinscrire Sebta dans la géographie historique du Maroc. En rappelant que le Cadi Ayyad et Abou Al-Abbas Al-Azafi étaient des savants de Sebta, le ministre oppose implicitement à la carte politique actuelle une cartographie plus ancienne, faite de circulation des hommes, du savoir et de la spiritualité.
La portée du propos réside ainsi moins dans une revendication explicite que dans le refus de laisser l’Espagne fixer seule l’identité de la ville. Madrid peut en administrer le présent et la placer au cœur de son dispositif de sécurité nationale ; Rabat rappelle qu’elle ne peut en monopoliser ni l’histoire ni la mémoire.
Le choix d’une cérémonie religieuse n’est pas anodin. Il permet de replacer Sebta dans la continuité savante et spirituelle du Royaume sans transformer la célébration de l’Aïd Al-Mawlid en tribune territoriale. La référence demeure suffisamment sobre pour relever du patrimoine, mais son contexte lui confère une résonance politique que Madrid peut difficilement ignorer.
Il faut néanmoins se garder de surinterpréter cette séquence. Une intervention ministérielle prononcée devant le Roi ne vaut pas automatiquement déclaration royale ni inflexion officielle de la politique étrangère marocaine. Elle révèle plutôt la permanence d’un récit national : pour le Maroc, Sebta n’est pas seulement un contentieux frontalier à négocier un jour, mais une partie de sa mémoire historique que l’occupation espagnole n’a pas réussi à détacher du reste du pays.
Deux récits de souveraineté
Le contraste entre les deux capitales est révélateur. Madrid mobilise le Conseil de sécurité nationale, les services de renseignement, les responsables militaires et le droit pour réaffirmer ce qu’elle considère comme sa souveraineté sur Sebta.
Rabat répond par l’histoire, la mémoire religieuse et les grandes figures marocaines originaires de la ville. Le Maroc rappelle ainsi que Sebta ne représente pas seulement une frontière européenne située sur le continent africain. Elle appartient à un espace historique, humain et spirituel marocain que plusieurs siècles d’occupation n’ont pas effacé.
Ce dialogue indirect n’est pas inédit. La visite du roi Juan Carlos et de la reine Sofia à Sebta et Melilla occupées, en 2007, avait déjà provoqué une vive réaction marocaine. Aujourd’hui, certains milieux politiques espagnols réclament que Felipe VI effectue à son tour une visite dans les deux villes.
Une telle initiative serait présentée en Espagne comme un acte intérieur ordinaire. Dans le contexte actuel, elle serait inévitablement perçue au Maroc comme une démonstration politique et une tentative de consolider symboliquement la présence espagnole.
Le désaccord reste contenu
Malgré la fermeté des messages, ni Rabat ni Madrid ne semblent rechercher une rupture diplomatique. Les intérêts économiques, la coopération sécuritaire, les échanges humains et la gestion migratoire rendent une confrontation ouverte particulièrement coûteuse.
Les deux pays se livrent plutôt à une compétition de récits. L’Espagne élève Sebta au rang de question de sécurité nationale. Le Maroc réaffirme, sans communiqué diplomatique, l’ancrage historique et religieux de la ville dans son patrimoine.
Les décisions prises par Madrid confirment néanmoins un changement important : Sebta n’est plus traitée comme une simple urgence locale ou migratoire, mais comme un dossier stratégique engageant l’ensemble de l’État espagnol.
Rabat ne peut ignorer cette évolution. Madrid ne peut, de son côté, espérer stabiliser durablement la situation sans rétablir une coopération politique avec le Maroc.
Le ton monte donc, mais les canaux demeurent ouverts. Pour l’instant, chacun réaffirme ses lignes rouges sans franchir le seuil de la rupture. Dans ce fragile équilibre, les symboles restent des instruments utiles, mais ils peuvent aussi devenir dangereux lorsqu’ils finissent par dicter la politique.