Le parti espagnol d’extrême droite Vox réclame une rupture du principal cadre politique qui organise les relations entre l’Espagne et le Maroc. Son chef, Santiago Abascal, demande au gouvernement espagnol de dénoncer le Traité d’amitié, de bon voisinage et de coopération signé entre Rabat et Madrid en 1991. Il appelle également à suspendre les relations préférentielles entre le Maroc et l’Union européenne.
Cette offensive politique intervient dans le sillage de la crise migratoire de Sebta occupée, provoquée par l’entrée massive de dizaines de milliers de personnes les 30 et 31 juillet. Vox présente cet épisode comme une opération de « guerre hybride » imputable à Rabat. Une accusation lourde, que les informations disponibles à ce stade ne permettent pas d’établir.
« Celui qui nous envahit ne peut pas être notre ami », a déclaré Abascal, reprenant le vocabulaire de l’« invasion » que son parti utilise depuis le début de la crise. Selon lui, l’Espagne ne peut maintenir une relation privilégiée avec un pays qu’il tient pour responsable de ce qui s’est produit à Sebta occupée.
La thèse de Vox repose sur l’idée qu’un mouvement d’une telle ampleur vers une frontière habituellement très surveillée n’aurait pas pu se produire sans connaissance ou permissivité de la part des autorités marocaines. Cette question a également été soulevée par d’autres forces politiques espagnoles, y compris très éloignées de Vox. Mais la formation d’extrême droite franchit un pas supplémentaire en transformant le soupçon politique en accusation directe contre l’État marocain.
Or, jusqu’à présent, les éléments rendus publics ne prouvent pas que Rabat ait organisé l’entrée massive de la fin juillet. Le gouvernement espagnol affirme ne pas disposer d’informations permettant de responsabiliser les autorités marocaines. Il reconnaît en revanche que des zones d’ombre demeurent sur le déroulement des événements et sur le niveau de contrôle exercé pendant les premières heures de la crise.
Le traité visé par Vox a été signé à Rabat le 4 juillet 1991. Il constitue l’un des piliers juridiques de la relation bilatérale entre les deux pays. Il fixe un cadre de dialogue politique et de coopération fondé notamment sur le respect de la souveraineté, la non-ingérence dans les affaires internes et le règlement pacifique des différends.
Son champ dépasse largement la question migratoire. Il couvre aussi la coopération économique, sociale, culturelle, scientifique, sécuritaire et politique. Dénoncer ce traité reviendrait donc à remettre en cause plus de trois décennies de construction diplomatique entre deux voisins liés par une forte interdépendance, mais aussi par des contentieux sensibles.
Pour l’Espagne, le Maroc reste un partenaire central dans plusieurs dossiers : contrôle migratoire, lutte antiterroriste, coopération policière, commerce, sécurité régionale et relation euro-méditerranéenne. Pour le Maroc, la relation avec Madrid demeure également stratégique, notamment depuis le rapprochement engagé après le changement de position espagnol sur le dossier du Sahara marocain.
La proposition de Vox s’inscrit dans une ligne de confrontation assumée. Depuis le début de la crise, le parti a réclamé l’intervention des forces armées, le déploiement de la marine, la construction d’un mur frontalier et l’expulsion des personnes entrées irrégulièrement. Il a également remis en circulation le concept de « remigration », utilisé par plusieurs mouvements de la droite radicale européenne pour défendre des politiques d’expulsion massive des étrangers.
Abascal veut désormais porter cette logique au niveau européen. Vox demande que Madrid pousse l’Union européenne à suspendre les relations préférentielles avec Rabat. Une telle demande viserait directement le statut de partenaire privilégié dont bénéficie le Maroc auprès des Vingt-Sept, dans des domaines allant du commerce à la sécurité, en passant par les migrations et la coopération économique.
Cette démarche permet aussi à Vox d’inscrire la crise de Sebta occupée dans son discours européen contre l’immigration. Depuis la fin juillet, plusieurs mouvements de droite radicale ont utilisé les images de la ville pour nourrir leurs récits sur la perte de contrôle des frontières, le « grand remplacement » et la menace migratoire pesant sur l’Europe.
La proposition d’Abascal comporte enfin une dimension intérieure dirigée contre Pedro Sánchez. Vox réclame l’activation de l’article 102 de la Constitution espagnole afin d’exiger des responsabilités pénales contre le chef du gouvernement pour « trahison ». Cette procédure, extrêmement lourde, suppose l’initiative d’un quart des députés et l’approbation de la majorité absolue du Congrès.
Le gouvernement espagnol défend une lecture opposée. Le ministre des Affaires étrangères, José Manuel Albares, insiste sur le caractère « indispensable » de la coopération avec le Maroc. Madrid affirme que cette coopération a permis le retour de la grande majorité des personnes entrées à Sebta occupée durant les premières quarante-huit heures et a contribué à éviter une nouvelle entrée massive à la mi-août.
L’exécutif espagnol maintient parallèlement sa position sur Sebta et Melilla, dont il considère la souveraineté comme non négociable. Mais il estime que la gestion de la crise impose de préserver les canaux de dialogue avec Rabat plutôt que de les rompre.
L’offensive de Vox déplace ainsi le débat : il ne s’agit plus seulement de discuter de la gestion d’une crise migratoire, mais du modèle même de relation entre l’Espagne et le Maroc. Pour l’extrême droite espagnole, les événements de Sebta occupée justifient une rupture politique avec Rabat. Pour le gouvernement Sánchez, ils démontrent au contraire la nécessité de maintenir une coopération étroite avec le voisin marocain.
Entre ces deux positions demeure une zone d’incertitude : les enquêtes connues ne prouvent pas une organisation marocaine de l’entrée massive, mais elles n’ont pas entièrement dissipé les interrogations sur ce qui s’est passé aux points de contrôle pendant les heures les plus critiques. C’est précisément dans cette zone grise que Vox tente d’imposer son récit politique.