La visite annoncée du roi espagnol ne relève pas d’un simple déplacement institutionnel. En la confirmant devant le Congrès, Pedro Sánchez mobilise la monarchie pour réaffirmer la souveraineté espagnole sur deux villes que le Maroc considère comme occupées, tout en refusant que leur statut puisse faire l’objet d’un dialogue bilatéral.
La confirmation de la visite de Felipe VI à Sebta et Melilla ne règle pas seulement une question de calendrier : elle clarifie l’intention politique de Madrid. L’annonce est intervenue au moment même où Sánchez affirmait que les deux villes resteraient espagnoles « jusqu’à la fin des temps ». Cette formule n’exprime pas une disposition au dialogue, mais la volonté de transformer une position politique espagnole en vérité définitive.
Or un différend territorial ne disparaît pas parce que l’une des parties décide qu’il n’existe plus. L’Espagne peut qualifier Sebta et Melilla de « villes autonomes » et traiter la visite comme une affaire intérieure. Pour le Maroc, elles demeurent deux présides occupés, hérités d’une expansion coloniale dont les conséquences n’ont jamais été réglées. La présence du souverain espagnol ne modifiera ni cette réalité historique ni la revendication marocaine.
Le Maroc au service de la politique intérieure espagnole
L’annonce répond aussi aux besoins de la politique intérieure espagnole. Confronté aux accusations de faiblesse formulées par le Parti populaire et l’extrême droite, Sánchez cherche à apparaître aussi inflexible que ses adversaires sur la question territoriale. La visite de Felipe VI lui permet de déplacer le débat : la discussion ne porte plus sur la gestion de la crise du 30 juillet, mais sur le drapeau, la monarchie et l’unité nationale.
Le Maroc devient ainsi un instrument de la compétition politique espagnole. Gouvernement et opposition rivalisent de fermeté sur Sebta et Melilla, tandis que toute proposition de dialogue est immédiatement présentée comme une concession inadmissible. Cette surenchère réduit l’espace diplomatique et rend plus difficile toute gestion rationnelle du contentieux.
Madrid voudrait pourtant bénéficier simultanément de deux logiques contradictoires. Elle sollicite la coopération du Maroc dans les domaines migratoire, sécuritaire, économique et commercial, mais refuse de discuter d’une question que Rabat considère comme centrale. Autrement dit, l’Espagne veut internationaliser la coopération tout en nationalisant le contentieux territorial.
Une relation stratégique ne peut cependant pas fonctionner durablement selon les seules priorités de l’une des parties. Madrid ne peut réclamer au Maroc une mobilisation constante pour protéger ses frontières, puis invoquer son ordre constitutionnel interne dès que Rabat soulève le statut des deux villes occupées.
Un précédent que Madrid connaît parfaitement
La visite de Juan Carlos I et de la reine Sofía en novembre 2007 avait entraîné le rappel pour consultations de l’ambassadeur marocain à Madrid, Omar Azziman, ainsi que plusieurs manifestations au Maroc. Ce précédent démontre qu’un déplacement royal à Sebta et Melilla n’est jamais neutre.
La future visite de Felipe VI intervient dans un contexte plus sensible encore, après la crise frontalière de juillet et la publication d’un rapport espagnol évoquant une planification et un « guidage actif » de migrants par des membres des forces de sécurité marocaines. Mais ce rapport n’établit aucune chaîne de commandement reliant ces faits au gouvernement marocain. Des accusations non entièrement démontrées ne sauraient servir de justification à une escalade politique contre Rabat.
Madrid ne peut pas davantage prétendre ignorer les conséquences possibles du voyage. Camilo Villarino, chef de la Maison du Roi et ancien numéro deux de l’ambassade d’Espagne à Rabat, connaît parfaitement les sensibilités marocaines. La date sera donc choisie en pleine connaissance de sa portée, notamment à l’approche des élections législatives marocaines du 23 septembre.
Quelle réponse pour Rabat ?
Le Maroc doit éviter deux pièges. Une réaction uniquement émotionnelle alimenterait le nationalisme espagnol et permettrait à Sánchez de consolider son front intérieur. Mais le silence pourrait être interprété comme une acceptation progressive de la normalisation du fait accompli.
La réponse la plus efficace serait ferme, mesurée et politique : rappeler officiellement la position marocaine, refuser toute banalisation de l’occupation et demander l’ouverture d’un dialogue sur l’avenir des deux villes. Rabat gagnerait également à maintenir ce contentieux séparé de la gestion humanitaire de la migration, afin que la question territoriale ne soit pas réduite à un instrument de pression frontalier.
Felipe VI pourra produire à Sebta et Melilla des images puissantes pour l’opinion espagnole, mais une visite royale ne crée ni droit ni légitimité. Sánchez peut proclamer devant le Congrès que la présence espagnole durera éternellement ; il ne peut effacer ni la géographie, ni l’histoire, ni la revendication marocaine. Une coopération durable exige de traiter les désaccords, non de prétendre qu’ils n’existent pas.