La droite et l’extrême droite espagnoles ne cherchent plus à contrôler le gouvernement, mais à le renverser par tous les moyens. La crise de Sebta, le Maroc et les migrants leur offrent aujourd’hui les instruments d’une politique de la terre brûlée où la vérité, la cohésion sociale et les intérêts diplomatiques de l’Espagne peuvent être sacrifiés à un seul objectif : conquérir la Moncloa.
La crise des 30 et 31 juillet n’a pas créé l’offensive d’Alberto Núñez Feijóo contre Pedro Sánchez. Elle lui a seulement fourni un prétexte plus spectaculaire. Le chef du Parti populaire réclamait déjà la démission du président et des élections anticipées. Avant Sebta, il invoquait d’autres motifs ; après Sebta, il continuera probablement d’en chercher de nouveaux. La conclusion précède toujours les faits : Sánchez doit partir.
Devant le Congrès, Feijóo a résumé cette stratégie dans un piège rhétorique. Si Sánchez ignorait la préparation de l’entrée massive, il serait « incompétent » ; s’il la connaissait, il serait « complice ». Deux hypothèses, une seule sentence : la démission.
Ce raisonnement n’essaie pas d’établir les responsabilités. Il élimine volontairement toutes les autres possibilités : renseignements incomplets, mauvaise appréciation de la menace, défaillances administratives ou initiatives ne relevant pas d’une décision politique marocaine. Ce n’est plus un contrôle parlementaire, mais un procès dont le verdict a été rédigé avant l’enquête.
Feijóo franchit un pas supplémentaire lorsqu’il demande à Sánchez : « Que sait le Maroc sur vous ? » L’insinuation d’un chantage personnel ne repose sur aucune preuve connue. Mais la preuve importe peu : il suffit de semer le soupçon, de présenter toute prudence diplomatique comme une soumission et toute coopération avec Rabat comme le symptôme d’une trahison.
Une opposition sans solution, mais avec une cible
Ni le PP ni Vox n’ont présenté de réponse cohérente à la crise. Quelle politique migratoire proposent-ils au-delà des expulsions ? Comment entendent-ils garantir la sécurité frontalière sans coopération avec le Maroc ? Quelle stratégie diplomatique défendent-ils pour éviter qu’une nouvelle crise ne se reproduise ? À ces interrogations, ils répondent invariablement par deux mots : démission et élections.
Leur véritable programme ne porte donc pas sur Sebta. Il consiste à transformer chaque crise en référendum sur la survie de Sánchez. Les institutions, les relations internationales et même la stabilité du pays deviennent secondaires dès lors qu’elles peuvent servir à raccourcir la législature.
Cette logique explique la facilité avec laquelle PP et Vox sont disposés à rompre les ponts. Ils exigent une confrontation immédiate avec Rabat sans mesurer ses conséquences. Ils attaquent le gouvernement, délégitiment les canaux diplomatiques, désignent les migrants comme des « envahisseurs » et tolèrent que des journalistes soient insultés dans les manifestations. Tout ce qui ne participe pas à leur offensive devient suspect, antipatriotique ou complice.
Une solidarité transformée en carburant électoral
Les plus de 700 rassemblements convoqués par la Fédération espagnole des municipalités et des provinces répondaient à une inquiétude légitime. La population de la ville occupée de Sebta subit une situation exceptionnelle et mérite solidarité, moyens publics et réponses politiques.
Mais la droite a confisqué cette mobilisation. À Madrid, le soutien à la ville a rapidement laissé place aux cris de « Gouvernement, démission », « Sánchez en prison » et « envahisseurs, expulsion ». Ce qui devait rassembler les citoyens autour de Sebta est devenu une plateforme contre l’Exécutif et, pour certains groupes, contre les migrants.
Le PP a apporté la couverture institutionnelle ; Vox, la brutalité verbale. Feijóo parle de responsabilité, Abascal de trahison. Le premier donne une apparence respectable à l’offensive ; le second déplace toujours plus loin les limites de l’acceptable. Ils évitent parfois la photographie commune, mais leurs discours se nourrissent mutuellement.
La présence de groupes ultras comme Núcleo Nacional, Bastión Frontal ou la Falange n’est pas un simple détail. Elle montre quel espace politique s’ouvre lorsque des responsables nationaux décrivent une crise migratoire comme une « invasion » et transforment des êtres humains en menace militaire. À Bruxelles, la participation de représentants du Parti populaire européen aux côtés de Patriots, d’Alternativa pour l’Allemagne et d’autres forces radicales confirme que cette convergence dépasse désormais les frontières espagnoles.
Le Maroc, ennemi commode d’une bataille espagnole
Pour la droite, le Maroc remplit une fonction électorale idéale : il permet d’invoquer simultanément l’ennemi extérieur, la menace migratoire et la faiblesse supposée de Sánchez. Le rapport du CENIF est ainsi présenté comme la preuve d’une opération ordonnée par Rabat, alors qu’il n’établit aucune chaîne de commandement conduisant au gouvernement marocain.
Les faits décrits sont graves et doivent être éclaircis. Mais transformer des indices en culpabilité étatique et une arrivée massive en « invasion » ne relève pas de la rigueur : c’est une exploitation politique.
Cette surenchère met en danger une relation essentielle pour les deux pays. Migration, sécurité, lutte antiterroriste, commerce et coopération économique exigent des canaux permanents entre Rabat et Madrid. PP et Vox semblent pourtant prêts à détruire ces mécanismes pour obtenir quelques points dans les sondages. Ils veulent rompre aujourd’hui des ponts qu’un éventuel gouvernement de droite devrait reconstruire demain.
Cela ne signifie pas que Sánchez doive échapper au contrôle parlementaire. Son gouvernement doit expliquer ce qu’il savait, les erreurs commises et les décisions adoptées. Mais demander des comptes n’autorise ni à inventer un chantage marocain ni à prononcer une condamnation avant que les faits soient établis.
PP et Vox prétendent défendre Sebta, mais ils utilisent la ville occupée comme bélier contre la Moncloa. Ils n’ont pas de solution pour la frontière, pas de stratégie viable envers le Maroc et pas d’autre horizon que la chute du gouvernement. Peu leur importe ce qu’ils brisent en chemin : leur politique ne consiste plus à gouverner autrement, mais à rendre impossible tout gouvernement qui ne soit pas le leur.