>

Espagne : Sánchez rejette le « chantage » marocain et accuse Abascal d’instrumentaliser Rabat

10 septembre 2026 - 07:41

« Je suis peut-être un chien, mais contrairement à vous, je n’ai pas de maître. » Pedro Sánchez a vivement riposté au chef de Vox, Santiago Abascal, qui l’accusait d’être soumis à un prétendu chantage du Maroc et d’avoir transformé l’Espagne en « protectorat marocain ». Derrière la formule choc échangée mercredi au Congrès se dessine surtout une constante de la stratégie de l’extrême droite espagnole : faire du Maroc un levier de politique intérieure et un instrument d’usure contre le gouvernement socialiste.

Le Maroc s’est une nouvelle fois invité dans l’affrontement politique espagnol. Lors de la séance de contrôle au gouvernement, mercredi 9 septembre, Santiago Abascal a demandé à Pedro Sánchez s’il faisait l’objet d’un « chantage » de Rabat en raison d’informations que le Maroc détiendrait, selon lui, sur des affaires de corruption concernant le chef du gouvernement et sa famille.

Le dirigeant de Vox est allé plus loin en affirmant que « l’Espagne ne peut continuer à être un protectorat marocain », avant d’assurer que le prochain gouvernement espagnol ne devrait dépendre ni de Rabat, ni de Bruxelles, Washington, Tel-Aviv, Téhéran ou Pékin.

Des accusations particulièrement graves, mais pour lesquelles Abascal n’a présenté, lors de cet échange, aucun élément démontrant l’existence du prétendu chantage marocain.

Sánchez a opposé un démenti catégorique. Son gouvernement, a-t-il assuré, n’accepte « le chantage d’aucun parti, d’aucun pays ni d’aucun pouvoir » et n’a « rien à cacher ».

« Je n’ai pas de maître »

Le face-à-face a ensuite pris une tournure beaucoup plus personnelle.

Sánchez a retourné contre Abascal son accusation de dépendance à l’égard de puissances étrangères. Selon le chef du gouvernement, s’il existe quelqu’un portant « une laisse autour du cou », ce serait plutôt le dirigeant de Vox, auquel il reproche d’applaudir « les droits de douane des uns et le génocide de l’autre », allusion à Donald Trump et au gouvernement de Benjamin Netanyahu.

Puis est venue la phrase qui a immédiatement dominé les titres de la presse espagnole.

Après avoir rappelé les insultes dont il affirme faire régulièrement l’objet — « autocrate », « dictateur » ou encore « chien » — Sánchez s’est directement adressé à Abascal : « Contrairement à vous, je suis peut-être un chien, mais je n’ai pas de maître. » La transcription officielle de la présidence espagnole confirme ces propos.

La violence verbale de l’échange pourrait presque faire oublier l’essentiel : c’est encore une fois le Maroc qui sert de matière première à une bataille strictement espagnole.

Le Maroc transformé en argument de politique intérieure

Depuis la crise migratoire des 30 et 31 juillet dans la ville occupée de Sebta, la droite et surtout l’extrême droite espagnoles ont multiplié les attaques contre Sánchez autour de sa politique marocaine.

Vox cherche à installer l’idée d’un gouvernement espagnol soumis à Rabat. Mais l’accusation de « chantage » franchit un pas supplémentaire : elle suppose que les autorités marocaines détiendraient des informations compromettantes leur permettant de dicter leurs décisions à Madrid.

Une telle affirmation exige des preuves. En leur absence, elle demeure une accusation politique.

Sánchez avait déjà indiqué, quelques jours auparavant, qu’aucun organisme espagnol ou étranger n’avait fourni au gouvernement de preuve solide établissant que le Maroc avait planifié ou exécuté les arrivées massives de Sebta, tout en précisant que les investigations se poursuivaient.

Les documents déclassifiés depuis montrent par ailleurs une réalité plus complexe : les services espagnols avaient détecté avant la crise des appels à des entrées collectives et avaient eux-mêmes transmis une alerte aux services marocains. Cela ne règle pas la question des responsabilités, mais rend pour le moins insuffisant le récit d’une opération dont Rabat aurait nécessairement tiré toutes les ficelles.

De Sebta aux cantines scolaires

L’affrontement dépasse désormais largement la gestion de la frontière.

Dans une interview accordée quelques heures plus tard à la télévision publique espagnole, Sánchez a accusé la droite et l’extrême droite d’avoir un « intérêt fallacieux » à utiliser la crise de Sebta pour affaiblir son gouvernement sans apporter de solution. Il a également reproché à Abascal d’alimenter la xénophobie en allant jusqu’à suggérer que le gouvernement obligerait les enfants espagnols à manger de la nourriture marocaine dans les cantines scolaires.

Ce détail est révélateur du niveau atteint par la confrontation. Le Maroc n’est plus seulement invoqué à propos de la frontière, de la migration, du Sahara ou des relations diplomatiques. Il devient un marqueur identitaire dans le discours de l’extrême droite espagnole, mobilisé jusque dans les débats sur l’école, la culture ou l’alimentation.

Pour Rabat, il y a là une évolution à observer attentivement. Les désaccords entre deux États sont légitimes et les décisions marocaines peuvent évidemment être critiquées en Espagne. Mais autre chose est de transformer systématiquement le voisin du Sud en menace intérieure ou en explication commode aux difficultés politiques espagnoles.

Une relation trop stratégique pour servir de punching-ball électoral

Le gouvernement Sánchez défend, au contraire, le maintien de la coopération avec le Maroc, notamment sur les questions migratoires et sécuritaires. Dans son entretien à TVE, le président espagnol a estimé qu’une réponse armée à la crise de Sebta aurait aggravé non seulement la situation sur place, mais également les relations bilatérales avec Rabat. Il a défendu la coopération avec les pays d’origine et de transit tout en réaffirmant les positions espagnoles sur Sebta et Melilla.

On peut discuter la politique marocaine de Sánchez, ses choix et leurs résultats. C’est précisément le rôle du débat démocratique espagnol. Mais accuser le Maroc de tenir le gouvernement espagnol en laisse sans apporter de preuves relève d’un tout autre registre.

À mesure que les élections et les affrontements politiques se rapprochent, Rabat risque ainsi de devenir encore davantage un acteur involontaire de la campagne espagnole.

La passe d’armes entre Sánchez et Abascal aura été spectaculaire par sa formule — un chien, une laisse et un maître. Mais elle révèle surtout quelque chose de plus profond : pour une partie de la droite radicale espagnole, le Maroc est devenu moins un pays voisin avec lequel il faut gérer une relation complexe qu’un épouvantail commode pour attaquer le gouvernement.

Et c’est probablement là que se situe, vu de Rabat, le véritable enjeu de cet échange.

Partager l'article

Partagez vos idées

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *