Deux marchés de 5,75 millions d’euros, attribués sans mise en concurrence à des entreprises liées à l’entourage de Juan Jesús Vivas, relancent une question plus large : qui contrôle réellement l’argent de l’urgence dans une ville où la migration est devenue à la fois crise humanitaire, enjeu politique et ressource budgétaire ?
À Sebta occupée, la crise migratoire ne se joue pas seulement à la frontière. Elle se joue aussi dans les bureaux de l’administration, dans les procédures d’exception et dans la manière dont sont distribués plusieurs millions d’euros d’argent public.
Selon une enquête publiée par elDiario.es, le gouvernement de la ville autonome dirigé par Juan Jesús Vivas a attribué, le 27 août, deux contrats d’un montant total de près de 5,75 millions d’euros à des entreprises dirigées par des parents proches de responsables appartenant à son cercle de confiance. Les deux marchés ont été passés sans publicité préalable ni concurrence ouverte, dans le cadre de la procédure d’urgence prévue par la législation espagnole.
Le premier, de 3,267 millions d’euros, concerne l’aménagement d’espaces destinés à l’accueil de mineurs après les arrivées massives enregistrées fin juillet. Il a été attribué à Absercon, dont le propriétaire est le frère d’un conseiller de la présidence de Sebta. Le second, de 2,483 millions, porte sur du mobilier, des équipements électroménagers et des produits de nettoyage. Il a été confié à Ferretería Doncel, dirigée par le cousin germain du président de l’Autorité portuaire de Sebta, lui-même ancien conseiller et ancien chef de cabinet de Vivas.
Le gouvernement local nie tout favoritisme. Il invoque l’urgence née des événements des 30 et 31 juillet et affirme que la procédure utilisée est parfaitement conforme à l’article 120 de la loi espagnole sur les marchés publics. Sur le plan juridique, l’argument existe : une situation exceptionnelle peut permettre à l’administration de s’affranchir temporairement des procédures ordinaires de publicité et de concurrence.
Mais la question politique commence précisément là où la justification juridique s’arrête.
L’urgence n’efface pas le conflit d’intérêts apparent
Il ne suffit pas de dire qu’une procédure est légale pour dissiper toutes les interrogations. Lorsque deux contrats de plusieurs millions d’euros sont attribués sans compétition et que leurs bénéficiaires sont directement apparentés à des figures proches du pouvoir local, la transparence devient une exigence centrale.
Pourquoi ces entreprises-là ? Sur quels critères ont-elles été retenues ? Comment les montants ont-ils été calculés ? Quelles vérifications ont été effectuées sur les prix ? D’autres entreprises disposant des mêmes capacités auraient-elles pu réaliser les prestations ?
Ces questions ne constituent pas une accusation de corruption. Les éléments publiés jusqu’ici ne permettent pas de conclure à l’illégalité des contrats. Mais ils rendent légitime un contrôle particulièrement rigoureux. Et c’est là que l’affaire devient intéressante pour un lecteur marocain.
À Sebta, la migration produit aussi de l’argent public
Depuis des années, la migration est présentée à Sebta presque exclusivement sous l’angle de la menace : pression frontalière, saturation des centres d’accueil, problèmes de sécurité, urgence humanitaire.
Mais chaque crise ouvre aussi les vannes de financements considérables.
Madrid a d’abord débloqué 65 millions d’euros en urgence, avant d’annoncer un plan global de 309 millions d’euros destiné à faire face aux conséquences de la crise. Sur les prochains mois, le volume des mesures annoncées représente, selon les données publiées, près de 16 % du PIB de la ville occupée. C’est une dimension rarement évoquée lorsque la migration est réduite à un problème de frontière.
Les arrivées de migrants constituent évidemment une crise humaine et administrative. Mais elles engendrent aussi des marchés, des travaux, des achats, des subventions et des financements exceptionnels. En d’autres termes, autour de l’urgence migratoire se construit aussi une véritable économie de l’urgence. Et lorsque l’argent est distribué selon des procédures accélérées, sans appel d’offres classique, la vigilance devrait être supérieure à celle d’une période ordinaire.
Le paradoxe politique de Sebta
La situation révèle également une contradiction propre au discours politique de la ville occupée. D’un côté, une partie des responsables locaux utilise régulièrement la frontière marocaine et la migration pour renforcer un discours de menace et d’exception. De l’autre, cette même situation exceptionnelle permet à Sebta d’obtenir de Madrid des financements que peu de territoires espagnols pourraient espérer mobiliser en si peu de temps.
Ce paradoxe mérite d’être souligné. Plus la frontière est présentée comme dangereuse, plus la ville réclame de moyens. Plus la crise s’aggrave, plus l’administration bénéficie d’une capacité financière exceptionnelle. Et plus l’urgence est invoquée, plus les règles ordinaires de concurrence peuvent être assouplies.
Cela ne signifie évidemment pas que les autorités provoquent ou souhaitent les crises migratoires. Une telle affirmation ne serait étayée par aucun élément. Mais cela signifie que la crise produit des effets politiques et économiques dont certains acteurs institutionnels tirent objectivement des ressources supplémentaires. C’est pourquoi le contrôle démocratique de ces dépenses devient essentiel.
Une lecture marocaine différente
Pour le Maroc, Sebta n’est pas seulement une ville espagnole confrontée à des difficultés migratoires. Elle reste un territoire revendiqué par Rabat et considéré, dans une grande partie de l’opinion marocaine, comme une survivance territoriale du passé colonial.
Cette dimension donne nécessairement une autre lecture aux événements. Lorsqu’une crise née sur une frontière maroco-espagnole provoque l’arrivée de centaines de millions d’euros de fonds publics espagnols, la question ne se limite plus à la seule gestion de migrants. Elle concerne aussi le modèle politique et économique qui permet à cette enclave de maintenir son fonctionnement particulier.
Et lorsque certains de ces fonds aboutissent, à travers des procédures sans concurrence, à des entreprises liées familialement à l’entourage du pouvoir local, l’affaire dépasse le simple fait divers administratif. Elle touche à la manière dont l’exception géopolitique de Sebta nourrit une exception budgétaire et administrative permanente.
La meilleure réponse : publier les comptes
Le gouvernement de Juan Jesús Vivas peut avoir parfaitement respecté le droit espagnol en recourant à la procédure d’urgence. Mais il lui reste à démontrer que les choix opérés étaient également les plus transparents et les plus avantageux pour les finances publiques. Dans une affaire comme celle-ci, la meilleure défense ne consiste pas à répéter que la loi autorise la procédure.
Elle consiste à publier les critères de sélection, les évaluations techniques, les prix de référence, les prestations réellement exécutées et les contrôles effectués. Car l’urgence peut expliquer que l’on aille vite. Elle n’explique jamais pourquoi la transparence devrait attendre.