Réunis à New Delhi, les puissances émergentes défendent le multilatéralisme et une plus grande autonomie du Sud global. Pour le Maroc comme pour l’Afrique, leur montée en puissance redessine progressivement l’environnement économique et diplomatique international
Les BRICS ne constituent plus le cercle relativement restreint créé autour de cinq grandes économies émergentes. Leur élargissement et le poids grandissant du Sud global en font désormais un laboratoire de la recomposition de l’ordre international.
À New Delhi, Narendra Modi, Xi Jinping et Vladimir Poutine ont défendu des concepts différents mais complémentaires : croissance inclusive, coopération économique et construction d’un monde multipolaire. Derrière ces formules se trouve une même ambition : accroître la capacité des économies émergentes à peser sur des règles internationales longtemps dominées par les États-Unis et leurs alliés.
Cette évolution intéresse directement l’Afrique. L’Égypte et l’Éthiopie appartiennent désormais aux BRICS, aux côtés de l’Afrique du Sud, tandis que le groupe compte également l’Iran, les Émirats arabes unis et l’Indonésie parmi ses nouveaux membres. Dix autres pays disposent du statut de partenaires.
Pour le Maroc, qui n’est pas membre du groupe, l’enjeu dépasse donc la question d’une éventuelle adhésion. Il s’agit d’observer comment un espace économique réunissant plusieurs partenaires importants du Royaume peut modifier progressivement les circuits d’investissement, les échanges, les financements du développement et les rapports de force diplomatiques.
Le Sud global cherche ses propres instruments
La nouveauté de cette édition tient notamment à la volonté de donner un contenu concret à la multipolarité.
Xi Jinping a proposé une coopération renforcée dans l’intelligence artificielle, les zones économiques spéciales, les services et les chaînes d’approvisionnement. Pékin veut notamment créer une zone BRICS consacrée à l’IA open source et organiser en 2027 un forum sur le commerce des services.
Les discussions sur les paiements internationaux sont tout aussi stratégiques. Les BRICS explorent depuis plusieurs années des mécanismes permettant de faciliter les transactions entre leurs économies et de réduire certaines dépendances au système financier dominé par le dollar. Washington observe ces initiatives avec méfiance, Donald Trump ayant déjà menacé le groupe de mesures tarifaires en cas de tentative de création d’une monnaie concurrente.
Cette confrontation intervient au moment où le protectionnisme revient au premier plan de l’économie mondiale. À New Delhi, les dirigeants ont donc défendu le commerce multilatéral et critiqué les barrières tarifaires et non tarifaires unilatérales.
Chine-Inde : coopérer malgré la rivalité
L’image politique la plus importante du sommet est probablement celle de Xi Jinping en Inde.
Le président chinois y effectuait sa première visite depuis sept ans. Sa rencontre avec Narendra Modi confirme le lent rapprochement engagé après plusieurs années de tensions consécutives à l’affrontement militaire de 2020 dans l’Himalaya.
Les deux pays veulent faciliter les échanges commerciaux, les transports et la mobilité. Mais leur relation reste profondément asymétrique. Le commerce bilatéral a atteint 155,6 milliards de dollars en 2025, tandis que le déficit indien vis-à-vis de la Chine dépasse 100 milliards. Des divergences frontalières et stratégiques subsistent également.
Ce rapprochement illustre précisément ce que sont devenus les BRICS : moins une alliance de pays partageant les mêmes intérêts qu’une plateforme où des puissances concurrentes cherchent des terrains de coopération.
Une multipolarité pleine de contradictions
Ces divergences constituent également la faiblesse du groupe.
La Chine et la Russie voient volontiers les BRICS comme un contrepoids à l’Occident. L’Inde et le Brésil privilégient davantage la réforme du système international et la coopération économique. L’élargissement à l’Iran et aux Émirats arabes unis ajoute encore des intérêts géopolitiques parfois difficiles à concilier.
Le sommet de New Delhi en a néanmoins fourni une démonstration intéressante. Malgré les profondes tensions au Moyen-Orient, les membres sont parvenus à adopter une déclaration commune appelant à la « retenue maximale » et privilégiant le dialogue et la diplomatie.
Pour les pays africains, et notamment pour le Maroc, le véritable enjeu se situe probablement là. Le monde qui se dessine offre davantage de partenaires, de sources de financement et de possibilités de diversification. Il impose en même temps une diplomatie plus complexe, dans laquelle les relations avec Washington, Bruxelles, Pékin, New Delhi ou les puissances du Golfe doivent pouvoir coexister.
Les BRICS ne remplacent pas l’ordre international existant. Ils montrent cependant que celui-ci n’est plus organisé autour d’un seul centre de gravité.
Et pour les économies du Sud, cette transformation représente à la fois une opportunité et un défi : profiter de la multipolarité sans remplacer une dépendance par une autre.