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Von der Leyen face à une Europe qui doute d’elle-même : les clés

16 septembre 2026 - 16:37

Ursula von der Leyen aborde son sixième discours sur l’état de l’Union avec davantage de fronts ouverts que les années précédentes. La progression de l’extrême droite, le tournant migratoire accéléré par la crise de Sebta, les tensions avec Donald Trump, le retard des réformes économiques, la guerre en Ukraine et les menaces hybrides mettent à l’épreuve une Commission contrainte de démontrer que l’Europe peut transformer ses grands objectifs en résultats.

Ursula von der Leyen se présente ce mercredi devant le Parlement européen avec une question qui dépasse le traditionnel bilan annuel de la Commission. Il s’agit de savoir dans quelle mesure l’Union européenne dispose de la capacité politique, économique et stratégique nécessaire pour répondre à un environnement qui évolue beaucoup plus rapidement que ses mécanismes de décision. Le sixième discours sur l’état de l’Union de la présidente de la Commission intervient dans un contexte marqué par la détérioration de la relation transatlantique, la prolongation de la guerre en Ukraine, la montée de l’extrême droite et une nouvelle escalade du débat migratoire après la crise de Sebta.

Le problème ne réside pas uniquement dans l’accumulation des menaces extérieures. La majorité proeuropéenne qui soutient Von der Leyen s’est affaiblie, le Parti populaire européen (PPE) a conclu des accords avec l’extrême droite sur des questions importantes et certaines des grandes réformes annoncées par Bruxelles progressent lentement. L’écart entre les objectifs proclamés et les résultats obtenus commence à devenir une vulnérabilité politique. Le discours est ainsi moins conditionné par la nécessité d’annoncer de nouveaux projets que par l’obligation d’expliquer comment la Commission entend mettre en œuvre ceux que l’Europe a déjà sur la table.

1. Une Europe qui perd confiance en elle-même

L’état d’esprit des Européens constitue un point de départ peu favorable. Une enquête du Conseil européen pour les relations internationales, publiée le 9 septembre, montre que 68 % des personnes interrogées considèrent que l’Europe traverse une période de « déclin » ou de « détérioration ». Seules 12 % d’entre elles perçoivent une phase de renouveau, tandis que 56 % estiment que l’avenir de l’Union européenne est « en danger ». Une apparente contradiction se dégage néanmoins : dans le même temps, 73 % des personnes interrogées réclament une Europe plus unie et davantage intégrée.

Von der Leyen devra répondre à cette demande alors que certaines des principales réformes destinées à renforcer l’autonomie européenne restent dans l’impasse. Mario Draghi a présenté, il y a deux ans, un diagnostic sur la perte de compétitivité face aux États-Unis et à la Chine. Il a appelé à des investissements massifs, à l’intégration des marchés de capitaux, à l’approfondissement du marché unique et à la réduction des dépendances stratégiques. À la fin du mois de juillet, seules 15,7 % de ses 383 recommandations avaient été pleinement mises en œuvre et 41,3 % supplémentaires ne l’avaient été que partiellement.

Le problème est aussi bien économique que politique. Une grande partie des réformes dépend d’États membres qui continuent de protéger leurs compétences et leurs intérêts nationaux. Bruxelles dispose de diagnostics de plus en plus précis sur ses vulnérabilités, mais éprouve davantage de difficultés à transformer ces consensus techniques en décisions. Le discours de Von der Leyen devra montrer si la Commission dispose d’une stratégie pour combler ce fossé entre ambition et exécution.

2. Trump contraint l’Europe à chercher d’autres alliés

La présence du Premier ministre canadien, Mark Carney, introduit une dimension géopolitique exceptionnelle. Il sera le premier chef de gouvernement à assister à un discours sur l’état de l’Union. Le Canada et l’Union européenne négocient un resserrement de leurs relations à un moment où tous deux reconsidèrent leur dépendance traditionnelle à l’égard des États-Unis. Carney évoque la construction d’une « alliance unique » qui pourrait englober l’énergie, l’intelligence artificielle, la défense, les minerais critiques et la mobilité des travailleurs liés aux secteurs stratégiques.

Donald Trump accélère ce rapprochement. Le Canada est engagé dans un difficile différend commercial avec Washington, tandis que l’Europe a jusqu’à présent évité une guerre tarifaire généralisée grâce à l’accord conclu entre Von der Leyen et le président américain. Ce compromis a eu un coût politique pour la présidente de la Commission et n’a pas non plus écarté les menaces de nouvelles mesures commerciales américaines. Les sanctions européennes visant les grandes entreprises technologiques ou le soutien apporté au Danemark face aux prétentions de Trump sur le Groenland pourraient provoquer de nouvelles tensions.

La relation avec la Chine complète ce défi. Bruxelles négocie avec Pékin les moyens de corriger un déséquilibre commercial croissant qui ne résulte plus simplement des importations européennes de produits bon marché. La Chine est devenue une puissance exportatrice de technologies et a particulièrement affecté une industrie allemande qui, pendant des années, s’est reposée sur son avantage compétitif. Berlin se rapproche désormais des positions françaises favorables à une politique commerciale européenne plus exigeante.

3. L’extrême droite érode la majorité de Von der Leyen

La progression de l’Alternative pour l’Allemagne (AfD) a ravivé une préoccupation qui traverse pratiquement toute l’Union. « L’Europe est confrontée à un choix clair : agir ensemble ou accepter que d’autres décident à notre place », avertit la présidente de Renew Europe, Valérie Hayer. La dirigeante libérale appelle les forces proeuropéennes à ne pas permettre à l’extrême droite de présenter « un passé fantasmé » comme une réponse aux problèmes contemporains.

Mais la frontière entre la majorité proeuropéenne et l’extrême droite est devenue moins nette au cours de la législature actuelle. Le PPE de Von der Leyen a conclu des accords avec des forces situées à sa droite sur des questions liées à l’immigration et à la déréglementation. Cette stratégie a particulièrement détérioré les relations avec les sociaux-démocrates, deuxième groupe du Parlement européen, dont la présidente, Iratxe García, exige que soit rétablie la loyauté entre les forces ayant permis la formation de l’actuelle Commission.

Le calendrier accentue la pression. Près de la moitié de la population de l’Union européenne sera appelée aux urnes en 2027, avec des élections importantes dans des pays comme la France, l’Espagne, l’Italie, la Pologne ou la Finlande. Le dilemme de Von der Leyen consiste à répondre aux préoccupations qui alimentent l’extrême droite sans en adopter progressivement les positions. Le résultat obtenu par l’AfD en Allemagne a précisément relancé le débat sur la question de savoir si le rapprochement avec ces positions permet de contenir sa progression ou finit, au contraire, par les légitimer.

4. Sebta accélère le durcissement migratoire

La crise de Sebta a fait irruption dans un débat européen qui évoluait déjà vers des politiques plus restrictives. L’arrivée de plus de 70 000 migrants à la fin du mois de juillet a provoqué une succession rapide de propositions visant à durcir les politiques migratoires, alors même que les demandes d’asile dans l’Union ont diminué de 17 % au cours du premier semestre 2026. La pression politique sur les frontières augmente tandis que certains des principaux indicateurs migratoires évoluent dans la direction opposée.

Le Pacte sur la migration et l’asile entre progressivement en vigueur, mais plusieurs gouvernements veulent aller plus loin. La Commission a validé la possibilité d’établir des centres de retour en dehors des frontières communautaires, tandis que le Danemark, l’Allemagne, l’Autriche, la Grèce et les Pays-Bas recherchent des sites susceptibles d’accueillir ces installations. Ces pays figurent parmi ceux qui, autour de la Première ministre italienne Giorgia Meloni, réclament depuis quelque temps des « solutions innovantes » pour externaliser une partie de la gestion migratoire.

Sebta a fourni de nouveaux arguments à ceux qui jugent le pacte insuffisant. Le PPE réclame désormais un « mécanisme européen d’urgence » et des « instruments exceptionnels » pour répondre aux entrées massives. La crise soulève également une question qui touche directement au modèle européen : dans quelle mesure la protection de ses frontières peut-elle dépendre de la coopération avec des pays tiers comme le Maroc ? Von der Leyen devra décider si elle accorde de nouvelles concessions au bloc favorable à un durcissement accru ou si elle tente de contenir une nouvelle escalade en matière migratoire.

5. L’Ukraine et les menaces hybrides mettent à l’épreuve l’autonomie européenne

La guerre en Ukraine demeure le principal défi sécuritaire. L’Union a engagé un prêt de 90 milliards d’euros pour 2026 et 2027, dont 60 milliards seront consacrés à la défense. Mais Kiev doit faire face, pour cette seule année, à un déficit financier estimé à environ 27 milliards d’euros. À cette pression économique s’ajoutent l’incertitude concernant l’engagement américain et la capacité de l’Europe à maintenir son soutien militaire et financier pendant plusieurs années.

La menace ne se limite pas non plus au front ukrainien. Les sabotages contre les infrastructures, les cyberattaques, les interférences dans les communications, les campagnes de désinformation et les tentatives d’ingérence électorale se multiplient en dessous du seuil d’un affrontement militaire ouvert. L’Europe doit décider non seulement comment se protéger, mais aussi à partir de quel moment ces actions peuvent être considérées comme hostiles et quelle réponse collective doit leur être apportée. La crise de Sebta elle-même a introduit la notion de menace hybride dans un débat jusqu’ici principalement centré sur la Russie.

La souveraineté technologique fait partie du même problème. L’Europe dispose du règlement sur les services numériques et de la législation sur l’intelligence artificielle, qui imposent depuis le mois d’août de nouvelles obligations concernant les contenus générés ou manipulés au moyen de l’intelligence artificielle et des deepfakes. La Commission enquête également sur de grandes plateformes en raison des risques liés aux processus électoraux et à la désinformation. La difficulté ne consiste plus seulement à adopter une réglementation avancée, mais à la faire respecter et à veiller à ce que l’Europe ne se limite pas à fixer les règles applicables à des technologies essentiellement produites par d’autres.

Von der Leyen connaît le coût des décisions annoncées puis bloquées. L’année dernière, elle avait proposé de suspendre le volet commercial de l’accord de coopération avec Israël. La Commission a finalement présenté cette proposition, mais l’initiative est restée paralysée au Conseil. Une situation similaire concerne une grande partie du programme de compétitivité élaboré à partir du rapport Draghi. Cette fois, le discours sur l’état de l’Union répond à une autre exigence : démontrer que l’Union est capable de transformer ses capacités réglementaires, économiques et diplomatiques en un pouvoir effectif.

Le débat laisse ainsi ouvertes plusieurs réponses possibles face aux crises futures. L’une d’elles consiste à renforcer les frontières, Frontex, les retours et les mécanismes d’expulsion vers des pays tiers. Une autre propose d’utiliser les accords politiques, commerciaux et migratoires pour sanctionner les pays qui ne respectent pas leurs engagements. Face à ces deux options, la Commission insiste sur le maintien de la coopération avec le Maroc comme instrument permettant de contrôler les entrées et d’exécuter les retours. Sebta a déplacé ces divergences de la frontière espagnole vers le cœur d’un débat européen qui touche au modèle selon lequel l’Union entend gérer ses frontières extérieures.

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