La manifestation prévue samedi à Madrid, avec la participation du Parti populaire et de Vox, dépasse largement la question migratoire. Entre demandes d’élections anticipées, accusations de trahison et appels à la militarisation de Sebta, elle illustre la place prise par la frontière maroco-espagnole dans les affrontements politiques à Madrid.
Il y a les frontières que l’on surveille et celles que l’on trace dans le débat politique. La crise migratoire de Sebta, survenue à la fin du mois de juillet, appartient désormais aux deux catégories. Samedi, une manifestation partira de la place de Cibeles, à Madrid, pour rejoindre le quartier de la Moncloa. Présentée comme une mobilisation en défense de Sebta et Melilla, elle portera également des revendications concernant l’avenir du gouvernement de Pedro Sánchez et le fonctionnement des institutions espagnoles.
La plateforme Sociedad Civil Española, à l’origine de la marche, affirme fédérer quelque 200 organisations. Le Parti populaire (PP) et Vox ont annoncé leur participation. Mais le manifeste des organisateurs soulève une question distincte de celle du soutien à Sebta : jusqu’où les formations présentes entendent-elles accompagner les revendications formulées en leur nom ?
De la gestion d’une crise à l’accusation de trahison
Le document publié par les organisateurs comporte quatre demandes principales : la convocation immédiate d’élections générales, des garanties contre une supposée manipulation électorale, la militarisation de Sebta accompagnée de l’expulsion vers le Maroc de tous ceux qu’il qualifie d’« envahisseurs », et l’engagement d’une procédure contre Pedro Sánchez pour trahison et atteinte à la sécurité de l’État.
Ces revendications relèvent de registres différents. La convocation d’élections anticipées appartient au débat parlementaire. La militarisation d’une ville frontalière concerne les choix de sécurité et leurs fondements juridiques. Quant à l’accusation de fraude électorale, elle ne s’accompagne, dans le manifeste, d’aucune preuve établissant l’existence d’une manipulation du scrutin.
La référence à l’article 102 de la Constitution espagnole mérite également d’être précisée. Pour engager une accusation de trahison contre le président du gouvernement dans l’exercice de ses fonctions, l’initiative doit émaner d’au moins un quart des députés, soit 88 élus, avant d’être approuvée par la majorité absolue du Congrès, fixée à 176 voix. Une telle procédure ne constitue pas, en elle-même, la démonstration d’une infraction : la responsabilité pénale relève, le cas échéant, du Tribunal suprême.
Le PP affirme avoir confirmé sa présence avant de prendre connaissance du manifeste. Ses responsables précisent participer à la mobilisation pour défendre Sebta, sans pour autant souscrire au texte des organisateurs. Vox, de son côté, soutient les revendications sécuritaires portées par la marche et réclame des élections anticipées.
Ces positions distinctes devront être prises en compte pour apprécier la portée politique de leur participation commune.
Le poids des mots à la frontière
La crise de Sebta soulève des questions concrètes : le contrôle des accès au territoire espagnol, la coopération avec les autorités marocaines, les capacités d’accueil de la ville et la prise en charge des mineurs non accompagnés.
Le manifeste introduit cependant une autre dimension en employant le terme d’« invasion ». Dans son acception militaire, ce mot désigne l’entrée d’une force hostile sur un territoire. Appliqué indistinctement à des personnes migrantes, il transforme la description d’un phénomène migratoire en représentation d’une menace collective.
C’est un choix de langage politique, qui ne dispense pas d’établir les circonstances de la crise ni les responsabilités éventuelles des autorités concernées.
Cette distinction importe également du côté marocain. Les décisions de Rabat, la situation des personnes parties du Maroc et les relations entre les deux États constituent trois sujets différents. Les confondre rend plus difficile l’examen des faits et des obligations qui incombent à chaque partie.
Sebta, une question espagnole et une relation bilatérale
La manifestation de samedi intervient dans un contexte où Sebta est devenue un point de convergence de plusieurs débats espagnols : politique migratoire, sécurité, fonctionnement des institutions et opposition au gouvernement.
Elle témoigne aussi de la manière dont un événement frontalier peut acquérir une portée nationale bien au-delà du territoire directement concerné.
Pour Madrid comme pour Rabat, les conséquences de la crise ne se limitent pourtant pas aux échanges entre partis espagnols. Elles concernent la coopération policière et diplomatique, la circulation des personnes, les procédures de retour et les relations quotidiennes entre les populations des deux rives.
La marche de Madrid permettra d’observer les revendications que ses participants choisiront effectivement de porter. Elle ne résoudra pas, à elle seule, les questions soulevées par la crise de Sebta. Celles-ci continueront de se poser après le départ des manifestants de la Moncloa, dans les institutions espagnoles comme dans le dialogue avec le Maroc.