Dans la loge du MetLife Stadium se retrouveront Felipe VI, la reine Letizia, leurs deux filles et Pedro Sánchez. Jamais auparavant la famille royale espagnole au complet n’avait occupé une loge de football, et le président espagnol lui-même a confirmé sa présence. À des milliers de kilomètres, Javier Milei regardera le match à la télévision depuis Buenos Aires. Cette absence ne relève pas d’un problème d’agenda. Elle confirme un schéma qu’il répète depuis son arrivée au pouvoir : attaquer Sánchez avec dureté sans jamais s’exposer à le croiser en face à face. Milei incarne la version libertarienne de la nouvelle droite radicale, la famille des Trump, Bukele, Orban et Abascal, et voit en Sánchez tout ce qu’il combat, l’État providence, le multilatéralisme, une gauche qu’il méprise. L’insulter à distance nourrit son électorat. Partager une loge avec lui, en revanche, ne l’arrange pas.
Milei dénigre le dirigeant espagnol depuis son arrivée à la Casa Rosada, et chaque épisode a fait monter le ton. En mai 2024, il a traité Begoña Gómez de « corrompue » et accusé Sánchez de couvrir son épouse lors d’un événement de l’extrême droite à Madrid, ce qui a conduit l’Espagne à rappeler son ambassadrice pendant plusieurs mois. En 2025, il l’a qualifié de « bandit ». Ce mois de mars, au Madrid Economic Forum, il l’a taxé d’« infréquentable » et a rendu les socialistes responsables du ralentissement de la croissance européenne. Le PSOE a dénoncé ces attaques comme une offensive contre la démocratie espagnole, sans que les excuses exigées ne soient jamais présentées. Il s’est rendu cinq fois en Espagne depuis 2023, toujours dans des forums ultralibéraux ou pour rencontrer Vox, sans jamais croiser le gouvernement ni la Maison royale. Il atterrit, insulte depuis une tribune amie et repart sans croiser personne de l’exécutif officiel. Dimanche, il répète la formule, évitant ainsi de regarder Sánchez dans les yeux.
La distance avec Sánchez contraste avec la proximité que Milei cultive dans d’autres directions. Le premier ministre israélien, Benyamin Netanyahou, a révélé il y a une semaine qu’il suit la sélection argentine au Mondial, précisant que la raison en est Milei lui-même, qu’il a qualifié de « grand ami d’Israël ». En avril dernier, lors d’une visite d’État de l’Argentin en Israël, les deux hommes ont signé les accords dits Isaac, un cadre de coopération bilatérale construit sur l’idée d’une tradition judéo-chrétienne partagée. Netanyahou est allé jusqu’à décrire l’histrionique libertarien comme une superstar et comme un « jabadnik », terme désignant les sympathisants du mouvement juif ultra-orthodoxe Habad Loubavitch et qui suggère une affinité allant au-delà du diplomatique. L’axe que forment Milei, Netanyahou et Donald Trump profite du retentissement du Mondial, sans que l’Argentin n’ait besoin de risquer une rencontre avec le président espagnol.
Le tournoi lui-même alimente les doutes sur le fait que cet axe illibéral opère aussi sur la pelouse. Un appel de Trump à Gianni Infantino a suffi pour que la FIFA revienne sur un carton rouge infligé au buteur américain Folarin Balogun, une décision que l’UEFA a qualifiée d’« incompréhensible ». Plusieurs médias internationaux ont fait état d’une enquête présumée du FBI sur un possible blanchiment d’argent au sommet de l’Association argentine de football. La FIFA avait expressément interdit toute référence aux Malouines avant la demi-finale face à l’Angleterre et avait déployé le plus important dispositif de sécurité de tout le tournoi pour l’empêcher. Les joueurs argentins ont brandi le drapeau malgré tout. « Et elles seront toujours argentines », a résumé le milieu de terrain et capitaine de Boca Juniors, Leandro Paredes, sans que la sanction annoncée ne se concrétise jamais.
L’Espagne aborde la finale comme le symbole d’autre chose. Le gouvernement de Sánchez a reconnu l’État palestinien en 2024, a refusé de céder des bases militaires pour des opérations guerrières au Proche-Orient et maintient l’une des positions les plus critiques d’Europe face à l’offensive israélienne à Gaza, en s’appuyant sur le droit international et le multilatéralisme face à la logique de blocs que défendent Trump et ses alliés. Ce profil a fait de la sélection de Luis de la Fuente un symbole inattendu dans le monde arabe. Le site marocain Alyaoum24 a lancé une campagne pour encourager la Roja sous le slogan « Vive l’Espagne, vive la Palestine ! », invoquant précisément cette cohérence de Madrid en politique étrangère. Dans la bande de Gaza elle-même, chaque victoire espagnole a été célébrée en brandissant les deux drapeaux ensemble, et le geste de Lamine Yamal exhibant l’emblème palestinien après avoir remporté la Liga continue de susciter des échos diplomatiques, y compris la critique publique du ministre israélien de la Défense lui-même.
Dimanche, l’enjeu dépasse le simple match de football. Milei le regardera à la télévision, fidèle au schéma qu’il entretient avec Sánchez depuis 2023, des voyages en Espagne sans jamais fouler La Moncloa ni la Zarzuela, des attaques lancées depuis une tribune amie. Cette lâcheté coexiste avec le lien qu’il cultive avec Netanyahou, scellé dans les accords Isaac et le titre de « jabadnik ». Le premier ministre israélien fait face à un mandat d’arrêt de la CPI pour crimes de guerre, sans que cela refroidisse l’affection de l’Argentin. Les deux gestes dressent le portrait du même personnage, le sioniste de la nouvelle droite radicale. Ni la faveur accordée par la FIFA à Balogun ni la censure ratée sur les Malouines ne changent ce que l’on voit dans la loge du MetLife. Sánchez y est, avec la famille royale au complet, assumant sa présence. L’Espagne joue la finale du bon côté de l’histoire. Quel que soit le résultat, Milei l’a déjà perdue sans fouler le terrain.