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Fatima-Zahra El Mansouri : l’Histoire pour commencer, la politique dès demain

29 septembre 2026 - 17:53

Pour la première fois, une femme est appelée à diriger le gouvernement marocain. La nomination de Fatima-Zahra El Mansouri fait tomber un plafond qui semblait presque faire partie du décor politique national. Mais derrière la force du symbole commence une séquence autrement plus exigeante : former une majorité, gouverner après des élections marquées par une forte abstention et affronter un Parlement où le PJD revient en force tandis qu’une gauche plus présente entend retrouver une voix d’opposition. L’Histoire lui offre une première ; la politique, elle, ne lui offrira aucun répit.

Il y aura désormais un avant et un après 29 septembre 2026. Le roi Mohammed VI a nommé Fatima-Zahra El Mansouri cheffe du gouvernement et l’a chargée de former le nouvel Exécutif, en application de l’article 47 de la Constitution. Pour la première fois dans l’histoire du Maroc, cette responsabilité revient à une femme. La phrase tient en quelques mots, mais sa portée dépasse largement le simple changement de titulaire à la tête du gouvernement.

Les Marocaines sont depuis longtemps ministres, parlementaires, maires, présidentes de conseils territoriaux, dirigeantes politiques ou responsables de grandes institutions. Pourtant, lorsqu’on remontait jusqu’au sommet de l’Exécutif, une porte demeurait fermée. Elle vient de s’ouvrir, et une jeune Marocaine pourra désormais regarder la fonction de chef du gouvernement sans se dire qu’aucune femme ne l’a jamais occupée. Cela compte, mais dès demain cela ne suffira plus.

Une rupture historique dans la continuité institutionnelle

C’est peut-être le premier enseignement politique de cette nomination : la rupture est historique, mais elle s’inscrit dans la continuité constitutionnelle. Le PAM a remporté les élections législatives du 23 septembre avec 97 sièges sur 395 et Mohammed VI a choisi Fatima-Zahra El Mansouri au sein de la formation arrivée en tête pour lui confier la mission de constituer le nouveau gouvernement. La nouveauté ne réside donc pas dans la procédure, mais dans celle qui l’incarne. Et c’est probablement ainsi que les changements les plus profonds finissent par s’installer : lorsqu’ils n’ont plus besoin d’une procédure exceptionnelle pour devenir possibles.

El Mansouri n’arrive pas de nulle part. Maire de Marrakech, ministre puis coordinatrice de la direction collégiale du PAM, elle appartient depuis plusieurs années au premier cercle de responsabilité de sa formation. Le PAM a pourtant choisi de fonctionner avec une direction à trois, qu’elle partage avec Mohamed Mehdi Bensaïd et Fatima Saadi, et c’est sous cette architecture collégiale que le parti a remporté les élections. Gouverner répond désormais à une autre logique : il faudra conduire les consultations, proposer une équipe, présenter un programme devant le Parlement, arbitrer et assumer personnellement la responsabilité politique de l’Exécutif. La collégialité du PAM ne disparaît pas, mais son centre de gravité vient nécessairement de se déplacer.

Une majorité à construire, une opposition qui ne fera pas de cadeau

Les 97 sièges du PAM lui donnent la première place, pas la majorité. Fatima-Zahra El Mansouri doit désormais transformer une victoire électorale en coalition gouvernementale capable d’obtenir la confiance de la Chambre des représentants. Avec qui gouvernera-t-elle ? Jusqu’où élargira-t-elle sa majorité et quels compromis faudra-t-il consentir pour préserver une certaine cohérence politique ? Une coalition n’est jamais une simple addition de sièges : elle réunit des partis avec leurs programmes, leurs dirigeants, leurs ambitions et parfois leurs lignes rouges.

Former cette majorité ne sera pourtant que la première difficulté. Il faudra ensuite gouverner face à une opposition dont la configuration diffère sensiblement de celle issue des élections de 2021. Le changement le plus spectaculaire concerne le PJD : après être tombé à 13 députés, le parti revient à la Chambre avec 54 élus et a choisi de siéger dans l’opposition. Ce retour lui rend une capacité d’intervention, de contrôle et de visibilité parlementaire sans commune mesure avec celle dont il disposait durant la précédente législature.

À l’autre extrémité du spectre politique, l’Alliance de la Gauche, qui réunit la Fédération de la gauche démocratique et le Parti socialiste unifié, dispose de huit sièges et entend elle aussi occuper pleinement le terrain de l’opposition. Son poids arithmétique reste limité, mais sa présence pourrait donner davantage d’écho aux débats sur les questions sociales, les libertés publiques, la gouvernance, les inégalités ou la répartition des richesses. Il serait cependant artificiel d’imaginer un front commun entre cette gauche et le PJD : leurs références idéologiques et leurs projets de société diffèrent profondément. Ils pourront combattre le même gouvernement sans nécessairement le combattre pour les mêmes raisons.

C’est précisément ce qui pourrait rendre la prochaine législature politiquement plus animée. El Mansouri pourra être attaquée sur certains dossiers par une opposition islamiste redevenue numériquement importante et, sur d’autres, par une gauche déterminée à retrouver une voix plus audible au Parlement. Le caractère historique de sa nomination ne lui garantira donc aucun état de grâce. Et ce serait, au fond, une étrange conception de l’égalité que d’attendre de l’opposition qu’elle la ménage parce qu’elle est une femme.

Les 62 % qui ne sont pas allés voter

Il existe cependant une autre forme d’opposition, beaucoup plus silencieuse, qui ne dispose ni de groupe parlementaire, ni de temps de parole, ni de tribune dans l’hémicycle : l’abstention. Avec une participation autour de 38 %, près de deux électeurs inscrits sur trois ne se sont pas rendus aux urnes le 23 septembre. Voilà l’un des paradoxes les plus saisissants de ce moment politique : le Maroc produit une image de renouvellement particulièrement forte avec une femme à la tête du gouvernement, alors qu’une large majorité des inscrits est restée à l’écart de l’élection qui a ouvert cette nouvelle séquence.

Les deux réalités ne s’annulent pas. Voir une femme accéder au sommet de l’Exécutif peut transformer la représentation du pouvoir, notamment pour les nouvelles générations, mais aucun symbole, aussi puissant soit-il, ne restaure mécaniquement la confiance dans la politique. Celle-ci se reconstruit dans la vie quotidienne : un emploi que l’on peut trouver sans devoir partir, un hôpital où l’on peut être soigné, une école qui fonctionne, un pouvoir d’achat qui permet de vivre dignement, une administration qui respecte le citoyen et, surtout, la conviction que voter peut encore avoir une incidence sur son existence. C’est beaucoup moins spectaculaire qu’une nomination historique, mais infiniment plus difficile.

Être la première, puis simplement gouverner

Pendant quelque temps, Fatima-Zahra El Mansouri ne pourra pas échapper à la formule. Elle sera « la première femme » à présider un Conseil de gouvernement, « la première femme » à défendre son programme devant le Parlement et « la première femme » à répondre, depuis la tête de l’Exécutif, aux attaques de l’opposition. C’est inévitable et parfaitement légitime. Mais le changement le plus profond interviendra peut-être le jour où l’on cessera de le préciser et où elle sera jugée, comme n’importe quel chef de gouvernement, sur ses choix, ses arbitrages, ses résultats et ses échecs.

C’est alors que la première du 29 septembre aura véritablement produit tous ses effets. Fatima-Zahra El Mansouri entre dans l’Histoire parce qu’elle est la première femme appelée à diriger le gouvernement marocain, mais l’Histoire ne construit pas une majorité, ne fait pas baisser les prix, ne réforme pas l’école et ne répond pas aux questions des députés. À partir de maintenant, elle devra faire quelque chose de beaucoup plus ordinaire et infiniment plus difficile : gouverner, avec une coalition à construire, un PJD revenu en force, une gauche décidée à faire entendre sa voix et, au-delà du Parlement, une majorité d’électeurs qui a préféré rester chez elle le 23 septembre.

Être la première lui assure déjà une place dans l’Histoire. Ce qu’elle fera du pouvoir qui vient de lui être confié déterminera sa place dans la politique.

 

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