Près de sept victimes sur dix ont été tuées dans des pays en conflit en 2024 et 2025. La Palestine concentre une part importante des décès, tandis que l’utilisation croissante des drones fait émerger de nouvelles menaces contre les professionnels de l’information.
Les journalistes sont de plus en plus exposés à la violence dans les zones de guerre, tandis que les auteurs de crimes commis contre eux échappent encore très largement à la justice. C’est le constat dressé par l’UNESCO dans son nouveau rapport sur la sécurité des journalistes et la question de l’impunité.
L’organisation onusienne a recensé 189 journalistes tués au cours des années 2024 et 2025, soit une augmentation de 20 % par rapport à la période précédente.
Parmi ces victimes, 127 ont perdu la vie dans des pays touchés par des conflits armés, représentant 67 % du total.
Ces chiffres révèlent une évolution préoccupante : alors que les assassinats de journalistes diminuent dans les pays épargnés par la guerre, les conflits armés concentrent une proportion croissante des violences mortelles contre la presse.
La Palestine au centre du bilan
Les pays arabes constituent la région la plus touchée, avec 97 journalistes tués durant les deux années étudiées.
La Palestine représente à elle seule 62 victimes, dont 30 en 2024 et 32 en 2025.
Ces données témoignent de l’extrême vulnérabilité des journalistes palestiniens, confrontés aux opérations militaires, aux déplacements forcés de populations et aux restrictions imposées à l’accès de la presse internationale.
L’UNESCO relève également une augmentation des cas où plusieurs journalistes sont tués simultanément.
Cette évolution suscite des inquiétudes quant à l’existence éventuelle d’attaques visant délibérément des professionnels des médias.
Le droit international humanitaire protège les journalistes civils dans les conflits armés. Les prendre intentionnellement pour cible constitue un crime de guerre, sous réserve de l’établissement des faits et des responsabilités dans chaque situation.
Les drones modifient les risques du reportage de guerre
Le rapport souligne l’importance croissante des nouvelles technologies militaires dans les attaques meurtrières contre les journalistes.
En 2024 et 2025, 50 professionnels de l’information ont été tués par des drones dans six zones de conflit.
Ce bilan représente plus du quart des journalistes tués pendant la période.
L’utilisation de ces appareils transforme les conditions de sécurité des reporters, photographes et équipes audiovisuelles qui travaillent à proximité des opérations militaires.
L’UNESCO appelle à adapter les mécanismes de protection et les procédures d’enquête à l’évolution des moyens employés dans les conflits.
Au-delà de la nature des armes utilisées, la question essentielle reste celle du respect du statut civil des journalistes et de la responsabilité des auteurs d’attaques illégales.
L’Amérique latine demeure fortement exposée
Après les pays arabes, l’Amérique latine et les Caraïbes enregistrent 37 journalistes tués, dont 14 en 2024 et 23 en 2025.
L’Asie et le Pacifique comptabilisent 34 victimes, tandis que l’Europe centrale et orientale enregistre 14 décès sur la même période.
Dans les pays qui ne connaissent pas de conflit armé, le nombre de journalistes tués est tombé à 62, son niveau le plus bas depuis 18 ans.
L’UNESCO considère cette diminution comme un signe encourageant, susceptible de démontrer l’efficacité des politiques de prévention et des mécanismes nationaux de protection.
Mais cette amélioration demeure insuffisante face à la dégradation de la situation dans les zones de guerre.
Les journalistes locaux, premières victimes
Le rapport met en évidence un déséquilibre souvent sous-estimé dans la couverture des risques professionnels.
Quelque 93 % des journalistes tués ont perdu la vie dans leur propre pays.
Les professionnels locaux sont ainsi beaucoup plus exposés que les correspondants étrangers, notamment lorsqu’ils enquêtent sur les conflits armés, la corruption, la criminalité organisée ou les tensions politiques.
Ils disposent fréquemment de moyens de protection limités et de possibilités réduites de quitter les zones dangereuses.
L’UNESCO a également recensé 14 femmes journalistes tuées pendant les deux années étudiées, dont 13 dans des pays en conflit.
Leur proportion parmi les victimes a diminué, mais cette évolution statistique ne signifie pas une disparition des risques spécifiques auxquels elles sont confrontées, notamment les violences sexistes et le harcèlement.
Une impunité qui repart à la hausse
L’autre enseignement majeur du rapport concerne l’absence persistante de sanctions judiciaires.
Le taux mondial d’impunité des assassinats de journalistes atteint désormais 86 %, contre 85 % lors de la précédente évaluation.
Il s’agit de la première augmentation de cet indicateur depuis le début de son suivi par l’UNESCO en 2012.
Autrement dit, près de neuf assassinats de journalistes sur dix demeurent sans résolution judiciaire.
L’organisation a sollicité 78 États membres afin d’obtenir des informations sur les enquêtes en cours. Trente d’entre eux n’ont pas répondu.
Cette absence de coopération complique l’évaluation des progrès accomplis et illustre les difficultés persistantes de la lutte contre l’impunité.
L’Irak et le Mexique figurent parmi les pays concernés par un nombre particulièrement élevé de dossiers suivis par l’organisation.
L’UNESCO souligne que l’absence de poursuites et de condamnations ne prive pas seulement les familles des victimes de justice. Elle entretient également un climat dans lequel de nouvelles violences peuvent être commises.
Des menaces multiples contre la liberté d’informer
Les assassinats ne constituent qu’une partie des dangers auxquels sont confrontés les professionnels des médias.
Le rapport évoque également les arrestations arbitraires, les disparitions, les agressions physiques, les intimidations et les poursuites judiciaires abusives.
Les violences numériques et les campagnes de harcèlement ajoutent de nouvelles formes de pression, particulièrement préoccupantes pour les journalistes qui enquêtent sur des sujets sensibles.
À l’occasion de la Journée internationale de la fin de l’impunité pour les crimes commis contre des journalistes, célébrée le 2 novembre, l’UNESCO a choisi pour thème : « Les menaces évoluent. L’impunité persiste. »
Cette formule souligne le décalage entre la sophistication croissante des moyens de répression et la faiblesse persistante des mécanismes de responsabilité.
Au-delà de la protection des journalistes, l’enjeu concerne directement le droit du public à une information indépendante.
Lorsque ceux qui documentent les guerres, dénoncent les abus ou enquêtent sur les pouvoirs sont réduits au silence, c’est la capacité des sociétés à connaître les faits et à demander des comptes qui se trouve menacée.