À une cinquantaine de kilomètres d’Al Hoceïma, le rocher de Badis, occupé par l’Espagne depuis le XVIe siècle, est relié au littoral marocain par une étroite bande de sable. Longue d’environ 85 mètres, celle-ci forme l’une des frontières terrestres les plus courtes et les plus insolites au monde. Une séparation presque invisible sur le terrain, mais chargée de plusieurs siècles d’histoire.
Une corde posée sur le sable. D’un côté, le territoire administré par le Maroc ; de l’autre, le rocher de Badis, appelé en espagnol Peñón de Vélez de la Gomera, sur lequel flotte le drapeau espagnol.
La ligne paraît dérisoire. Elle ne comporte ni grand mur, ni poste-frontière ouvert aux voyageurs, ni files de véhicules. Elle suffit pourtant à matérialiser un différend territorial vieux de plusieurs siècles.
Situé sur la côte méditerranéenne, entre Al Hoceïma et Jebha, Badis se trouve à proximité immédiate du territoire marocain. Le rocher couvre environ 19 000 mètres carrés et culmine à près de 87 mètres. Il abrite aujourd’hui une garnison relevant de l’armée espagnole, tandis qu’une position des Forces Armées Royales surveille la zone du côté marocain.
Badis était autrefois une véritable île. Un phénomène naturel survenu au cours des années 1930 a accumulé suffisamment de sable entre le rocher et le rivage pour former un tombolo, c’est-à-dire une langue de terre reliant une ancienne île au continent.
Cette transformation géographique a créé une frontière terrestre qui n’existait pas auparavant. Avec ses quelque 85 mètres, elle est généralement présentée comme la plus courte frontière internationale terrestre au monde.
Il ne s’agit cependant pas d’un point de passage. Aucun poste officiel ne permet de franchir la ligne dans un sens ou dans l’autre. Les habitants et visiteurs peuvent se baigner à proximité ou observer le rocher depuis les embarcations touristiques qui longent la côte, mais l’accès à la zone contrôlée par les militaires espagnols est interdit.
Il serait en revanche imprudent d’affirmer, sans document officiel ni témoignage vérifiable, que toute personne franchissant cette limite s’exposerait automatiquement à des tirs. L’interdiction et la surveillance militaire sont réelles ; la menace systématique d’ouverture du feu ne peut être présentée comme un fait établi.
Une occupation remontant au XVIe siècle
L’Espagne s’empara une première fois du rocher en 1508, avant de le perdre en 1522 au profit du pouvoir wattasside. Elle le reprit en 1564 sous le règne de Philippe II et le contrôle depuis cette date.
Madrid classe Badis parmi les territoires qu’elle appelle les plazas de soberanía, administrés par le ministère espagnol de la Défense et considérés comme faisant partie intégrante du territoire national.
Le Maroc y voit, au contraire, une survivance de l’expansion ibérique sur son littoral et réclame la fin de la présence espagnole. Badis possède à cet égard une force symbolique particulière : contrairement à une île située au large, le rocher est désormais physiquement rattaché au sol marocain.
La frontière est donc paradoxale. La géographie relie ce que la politique continue de séparer. Quelques mètres de sable suffisent à passer d’un espace administré par Rabat à une position militaire contrôlée depuis Madrid.
D’autres territoires sous administration espagnole
Badis n’est pas le seul territoire du littoral nord-marocain administré par l’Espagne. Madrid contrôle également le rocher d’Al Hoceïma et les îlots voisins de la Terre et de la Mer, situés à quelques centaines de mètres de la côte, ainsi que les îles Jaafarines — appelées Chafarinas en espagnol et Icheffaren en amazigh — au large de Ras El Ma.
L’îlot Leïla, ou Perejil en espagnol, près de Belyounech, occupe une situation différente. Il est inhabité et son statut demeure contesté. En 2002, son occupation temporaire par des gendarmes marocains avait provoqué une grave crise, suivie d’une intervention militaire espagnole et d’une médiation américaine.
L’île d’Alboran, située beaucoup plus loin en Méditerranée, ne doit pas être automatiquement placée dans la même catégorie. Son statut géographique et politique est distinct, et son inclusion dans le contentieux territorial maroco-espagnol nécessite davantage de précautions que ne le laissent entendre certaines publications.
Les additions de superficies souvent diffusées sur les réseaux sociaux sont également fragiles. Elles mélangent parfois les rochers, les archipels, Sebta et Melilla occupées, en utilisant des estimations différentes. L’importance de la question ne se mesure d’ailleurs pas au nombre d’hectares concernés.
Une ligne minuscule, un différend considérable
Pour l’Espagne, cette corde dans le sable matérialise une frontière entre deux souverainetés. Pour le Maroc, elle sépare artificiellement une portion occupée du reste du territoire national.
Aucune formule ne suffira, à elle seule, à régler ce différend. Le qualifier de colonial exprime la position marocaine ; parler de souveraineté espagnole reflète celle de Madrid. La question n’a pas fait l’objet d’un règlement accepté par les deux parties.
Badis rappelle ainsi que certaines frontières ne doivent pas leur permanence à la géographie, mais au rapport de forces et à l’accumulation de faits historiques. La bande de sable est bien réelle, tout comme les soldats qui la surveillent. Ce qui demeure contesté, c’est le droit qu’elle prétend traduire.
À Badis, la frontière la plus courte du monde sépare à peine deux morceaux de terre. Mais elle contient, sur 85 mètres, plusieurs siècles d’histoire non résolue.