Les élections ne se résument pas au jour où le citoyen glisse un bulletin dans l’urne, pas plus que leurs résultats ne se réduisent à des chiffres classant les partis et répartissant les sièges. Derrière chaque résultat électoral, toute une société se met en mouvement : des classes sociales, des générations, des villes et des villages, des familles et des réseaux de relations, des intérêts économiques, des identités locales et régionales, une mémoire collective, des attentes, des craintes et différentes formes de confiance ou de défiance envers les institutions.
C’est là tout l’intérêt de la sociologie électorale. Elle ne demande pas seulement : qui a gagné ? Elle pose, en amont, d’autres questions : qui a voté ? Pourquoi ? Où ? Qui s’est abstenu ? Et que révèle la carte électorale de la société qui l’a produite ?
Le cas marocain présente, à cet égard, un intérêt particulier. Les comportements électoraux s’inscrivent dans une société profondément transformée par l’urbanisation, le numérique, l’éducation et l’évolution des structures familiales, tandis que les liens de parenté, les relations personnelles, l’ancrage local et les réseaux d’influence continuent de peser dans certains milieux.
De l’urne à la société
La première erreur méthodologique consiste à considérer l’électeur marocain comme un individu isolé, prenant une décision politique entièrement indépendante de son environnement.
Le choix électoral est influencé, à des degrés divers, par le milieu social dans lequel évolue l’individu : la ville ou le village, le niveau d’instruction, la situation économique, l’âge, la profession, le sexe, les relations familiales, l’expérience politique antérieure, la confiance dans les institutions et la nature du lien avec le candidat.
Les données officielles fournissent plusieurs indications utiles pour comprendre cette structure. À l’approche des élections de septembre 2026, les listes électorales générales comptaient 15,8 millions d’inscrits, dont 55 % en milieu urbain et 45 % en milieu rural. Les femmes représentaient 46 % des inscrits. Par ailleurs, 29 % des électeurs inscrits avaient 60 ans ou plus, contre seulement 4 % pour les 18-24 ans.
Ces chiffres ne sont pas de simples données administratives. Ils offrent aux partis une première cartographie du corps électoral : largement urbain, mais conservant une composante rurale importante ; marqué par le poids croissant des jeunes générations dans la société, alors que leur présence sur les listes électorales demeure inférieure à celle des catégories plus âgées.
C’est ici que la sociologie électorale devient un outil de compréhension de la politique elle-même.
Le Maroc entre deux sociétés électorales
On peut, avec prudence, distinguer deux dimensions qui s’entrecroisent dans le comportement électoral marocain.
La première renvoie à la société traditionnelle ou locale, dans laquelle le candidat, ses réseaux familiaux et sociaux ainsi que sa présence sur le terrain restent susceptibles d’influencer le choix des électeurs.
La seconde correspond à une nouvelle société urbaine et numérique, où certaines fidélités traditionnelles s’effacent devant des préoccupations comme l’emploi, le pouvoir d’achat, l’éducation, la santé, le logement, les libertés, la qualité des services publics et l’image que les responsables politiques donnent d’eux-mêmes sur les réseaux sociaux.
Il ne s’agit pourtant pas du remplacement d’un modèle par un autre. La société marocaine semble plutôt combiner l’ancien et le nouveau. Un électeur peut utiliser quotidiennement Facebook et TikTok tout en appartenant à un réseau familial et local influent dans son environnement. Il peut être diplômé et exercer une activité professionnelle en ville, tout en conservant des liens étroits avec son village ou sa région d’origine.
Cette dualité constitue l’une des principales clés de lecture des élections marocaines.
Le candidat avant le parti ?
Dans nombre de contextes électoraux locaux, le citoyen n’aborde pas le scrutin uniquement en se demandant : « Quel est le programme idéologique du parti ? » Il peut commencer par une autre question : « Qui est le candidat ? »
C’est ici qu’apparaît l’importance de ce que l’on peut appeler le vote personnalisé. La réputation du candidat, sa proximité avec les habitants, ses relations sociales, sa capacité à intervenir pour résoudre certains problèmes locaux et son appartenance à un réseau particulier peuvent tous entrer dans le choix électoral.
Des travaux universitaires récents ont étudié les élections marocaines à travers les liens entre les mécanismes électoraux et la structure sociologique du champ politique. Ils montrent que les élections peuvent contribuer simultanément à la représentation politique et à la reproduction de certaines élites et de certains réseaux.
Cela ne signifie pas que l’électeur marocain vote toujours en fonction de la parenté ou de son intérêt personnel : une telle lecture serait réductrice et dépourvue de rigueur scientifique. Cela signifie que son choix obéit à plusieurs motivations et que le poids de chacune varie selon la région, le groupe social et le type de scrutin.
Les partis n’agissent pas dans le vide
Nous touchons ici au lien essentiel entre sociologie et politique : les partis n’évoluent pas dans une société abstraite, mais dans une société dotée d’une configuration particulière.
Un parti qui souhaite obtenir les voix des jeunes doit aborder des questions différentes de celles qui préoccupent les retraités. Celui qui intervient dans une région rurale doit comprendre les enjeux de l’eau, des routes, du transport scolaire, de l’agriculture et des services de santé. Dans les villes, les transports urbains, le logement, le chômage et les services numériques occupent une place plus importante.
La sociologie devient ainsi une sorte de carte permettant au parti de connaître la société qu’il souhaite représenter.
Sous cet angle, on comprend pourquoi les programmes électoraux marocains contemporains abordent des thèmes largement similaires : pouvoir d’achat, emploi, santé, éducation, logement, protection sociale et services publics. Des analyses récentes de ces programmes ont souligné cette convergence autour des grandes questions sociales, malgré des différences dans le diagnostic, la gouvernance et les mécanismes de mise en œuvre.
Autrement dit, lorsque les priorités de la société changent, les partis sont contraints de faire évoluer leur discours.
La jeunesse, un défi sociologique majeur
Peu de domaines révèlent aussi nettement la distance entre les partis et la société que le rapport des jeunes à la politique.
Une étude du Haut-Commissariat au Plan a mis en évidence la faiblesse de leur participation politique : seuls 1 % des jeunes interrogés étaient membres d’un parti, tandis que 49 % déclaraient participer aux élections, régulièrement ou occasionnellement. L’étude relevait également un faible niveau de confiance dans les partis politiques.
Ces données prennent aujourd’hui une importance accrue, car la nouvelle génération ne vit pas la politique comme les précédentes. Les jeunes Marocains s’informent sur leur téléphone, comparent en quelques minutes le Maroc à d’autres pays, découvrent sur Internet différentes expériences sociales et économiques et interagissent parfois davantage avec les influenceurs qu’avec les organisations partisanes traditionnelles.
La crise des partis ne tient donc pas nécessairement à leur seul discours politique. Elle peut aussi être celle d’une structure organisationnelle qui ne correspond plus à la nouvelle configuration sociale.
Les débats électoraux de 2026 ont reflété ce défi, avec une attention croissante portée par les partis à l’emploi et aux préoccupations de la jeunesse, dans une tentative de toucher des catégories jeunes moins confiantes dans les institutions politiques.
L’abstention n’est pas un vide politique
Une erreur fréquente consiste à considérer le citoyen qui ne vote pas comme un citoyen « apolitique ». D’un point de vue sociologique, l’abstention peut elle-même constituer un comportement politique.
Elle peut traduire l’indifférence, mais aussi la protestation, la perte de confiance, l’absence de différences perçues entre les options proposées ou la conviction que les élections n’apportent aucune réponse aux difficultés vécues.
Des recherches marocaines récentes ont étudié l’abstention comme un phénomène lié aux transformations culturelles et sociales et à de nouvelles formes de relation entre le citoyen et la politique, plutôt que comme une simple conséquence de l’indifférence.
Le taux de participation devient alors moins éclairant qu’une question plus profonde : qui se retire du jeu politique ? Les jeunes ? Les diplômés ? Les habitants des villes ? Les catégories vulnérables ? La classe moyenne ? Ou chaque groupe a-t-il ses propres raisons ?
Ces interrogations sont au cœur de la sociologie électorale.
Les partis marocains utilisent-ils réellement la sociologie électorale ?
Il convient ici de distinguer deux choses : l’usage de connaissances sociales dans la pratique politique et l’existence, au sein des partis, d’une sociologie électorale institutionnalisée et méthodique.
Le premier existe manifestement. Il est naturel que les partis recueillent, pendant les campagnes, des informations sur les circonscriptions, cherchent à connaître l’état de l’opinion, repèrent les groupes influents, suivent les réseaux sociaux et évaluent les préoccupations des électeurs.
Le second suppose de faire de la sociologie une fonction permanente du parti, fondée sur des enquêtes de terrain régulières, des sondages scientifiques, l’analyse des données électorales et l’étude des transformations démographiques et sociales, puis de relier les résultats de ces recherches à la décision partisane. Or, les éléments publiquement disponibles ne permettent pas d’affirmer qu’une telle démarche constitue désormais une pratique institutionnelle solidement établie dans les partis marocains.
La distinction est importante. Tout usage d’informations sociales ne signifie pas qu’un parti dispose d’un « laboratoire sociologique ». Il peut savoir que les jeunes sont en colère, que les prix préoccupent les ménages et que l’emploi est une question centrale. Mais la connaissance scientifique exige de passer de l’impression à la mesure, à l’explication et à la comparaison.
De l’intuition électorale aux données
Les partis marocains ont peut-être besoin de passer d’un modèle — « Nous savons ce que veulent les gens parce que nous les rencontrons » — à une démarche plus scientifique : « Nous savons ce que veulent les gens parce que nous mesurons, analysons, comparons et testons des hypothèses. »
Cela implique de créer ou de développer des unités spécialisées dans :
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la sociologie politique ;
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l’analyse des données électorales ;
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les sondages d’opinion ;
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les études démographiques ;
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l’analyse des réseaux sociaux ;
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l’étude des jeunes, des femmes et de la classe moyenne ;
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la géographie électorale ;
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l’analyse des résultats des scrutins précédents ;
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la mesure de la confiance politique.
Les élections ne devraient pas être le seul moment où un parti découvre la société. Un parti moderne doit l’étudier entre deux scrutins, et non uniquement pendant les quelques semaines qui précèdent le vote.
De la société au programme électoral
Une autre fonction de la sociologie apparaît ici. Si une enquête de terrain montre que les principaux problèmes d’un territoire concernent les transports, la santé et l’éducation, ces constats doivent se traduire par un programme local aux objectifs mesurables.
Si elle révèle que les jeunes n’ont pas confiance dans les partis, il ne suffit pas de faire figurer un jeune sur une affiche de campagne. Le parti doit se demander pourquoi cette confiance fait défaut et comment la reconstruire.
De même, lorsque les femmes contribuent à l’économie locale tout en étant moins présentes dans les organisations politiques, la réponse ne peut se limiter à augmenter le nombre de candidates. Elle suppose de comprendre les obstacles sociaux et organisationnels qui entravent leur participation.
En ce sens, la sociologie devient un pont entre la société et la politique.
Les élections révèlent la société plus qu’elles ne la transforment
L’un des principaux enseignements de la sociologie électorale est que les élections ne constituent pas seulement un mécanisme de changement du pouvoir. Elles sont aussi un moment où la société se révèle.
La carte électorale peut faire apparaître des zones de force et de fragilité, les différences entre les générations, les écarts entre villes et campagnes, l’évolution de la place des élites locales, le recul ou la persistance de certaines fidélités traditionnelles et l’émergence de nouvelles préoccupations.
La reproduction des élites ne résulte pas nécessairement d’un facteur unique. Elle peut procéder de l’interaction entre le système électoral, le parti, le candidat, les réseaux sociaux, les ressources économiques et les caractéristiques de la circonscription. C’est précisément ce que soulignent les études reliant les élections marocaines à la structure sociologique du champ politique.
Vers une sociologie électorale marocaine
Le besoin ne se limite pas aujourd’hui à multiplier les sondages. Il s’agit de construire un savoir cumulatif sur les comportements politiques au Maroc.
Qui est l’électeur marocain ? Comment a-t-il changé en vingt ans ? Qu’est-ce qui conduit un jeune à participer et un autre à boycotter le scrutin ? Pourquoi un citoyen vote-t-il pour un parti aux législatives et pour un autre aux communales ? Quel poids accorde-t-il au programme par rapport à la personnalité du candidat ?
Les liens familiaux et locaux reculent-ils réellement ou prennent-ils de nouvelles formes ? Comment les migrations, l’urbanisation et Internet ont-ils transformé les fidélités politiques ? La classe moyenne est-elle devenue plus autonome dans ses choix électoraux ?
Ces questions dépassent les échéances électorales. Elles concernent l’avenir même de la société marocaine.
Les élections, un miroir en mouvement
La sociologie électorale ne fournit pas aux partis une recette magique pour gagner. Elle ne permet pas non plus de prédire mécaniquement les résultats d’un scrutin. Mais elle leur apporte quelque chose de plus important à long terme : la connaissance de la société qu’ils souhaitent représenter.
Un parti qui ne lit pas les transformations sociales risque de rester prisonnier d’un langage politique appartenant à une époque révolue, alors que la société a changé autour de lui.
Celui qui considère les élections comme un phénomène social comprend, en revanche, que l’électeur n’est pas un numéro sur une liste, que les jeunes ne sont pas seulement une tranche d’âge, que le village n’est pas une simple circonscription, que la ville ne se résume pas à un nombre de sièges et que l’abstention n’est pas seulement un manque dans le taux de participation.
Les élections marocaines s’inscrivent aujourd’hui dans une société hybride : traditionnelle et moderne, locale et numérique, collective et individuelle, conservatrice et changeante à la fois.
La véritable question n’est donc pas seulement de savoir quel parti peut s’adresser à l’électeur. Elle est, plus profondément, de savoir quel parti peut d’abord comprendre la société à laquelle il s’adresse.
C’est précisément là que commence la politique moderne : lorsque la lecture de la société passe de l’intuition électorale à la connaissance sociologique.