Depuis un demi-siècle, le Maroc relève un double défi : défendre son intégrité territoriale et transformer les provinces du Sud en un espace de développement, d’investissement et d’intégration nationale. Un effort colossal, poursuivi malgré les tensions géopolitiques, les pressions diplomatiques et le poids des dépenses militaires. Mais derrière les réalisations accomplies se pose une question fondamentale : pourquoi l’État continue-t-il d’assumer l’essentiel de cette ambition nationale, alors qu’une grande partie du capital privé marocain demeure en retrait ? Dans cette tribune au ton résolument engagé, Abderrahim Ariri retrace les épreuves traversées par le Royaume, met en lumière l’ampleur des investissements consentis et interpelle sans détour les élites économiques sur leur responsabilité dans l’avenir du Sahara.
Disons-le avec courage : quel est donc cet État qui mène une guerre pour parachever son intégrité territoriale, tout en supportant l’effort de guerre sans que ses forces ne s’épuisent, et qui continue à relever les défis et à surmonter les contraintes liés au développement du Sahara ?
Il n’y a pas deux réponses possibles. Il n’y a qu’un seul nom, celui d’un seul État : le Maroc.
Et en voici la démonstration.
Premièrement : le printemps islamiste qui a traversé le monde arabe a porté les Frères musulmans au pouvoir dans plusieurs pays en 2011, avec le soutien de l’administration Obama. Au Maroc, les islamistes, sous la direction de Benkirane, ont joué un rôle à travers l’adoption de décisions douloureuses qui ont épuisé le pays et les Marocains, tout en freinant son développement. Ils ont également contribué à détourner le Maroc de ses véritables priorités en l’entraînant dans des batailles secondaires.

Deuxièmement : les pays du Golfe ont interrompu leur soutien financier au Maroc dès l’arrivée des islamistes au pouvoir, provoquant des difficultés et des complications pour le pays. Sans parler de certains États du Golfe qui ont outrepassé les limites de leurs prérogatives, nourrissant l’ambition de participer à la définition de la politique intérieure marocaine, comme si le Maroc était un émirat parmi les émirats du Golfe.
Troisièmement : en 2012 et 2013, les ramifications d’organisations de défense des droits humains gravitant dans l’orbite des États-Unis, sous la présidence de Barack Obama, se sont mobilisées contre le Maroc. Cette offensive a atteint son paroxysme avec l’élaboration, à l’instigation de l’entourage d’Obama, d’un projet de résolution du Conseil de sécurité concernant le Sahara, qui prévoyait l’élargissement des compétences de la MINURSO à la surveillance des droits humains dans la région. L’administration Obama a finalement retiré son projet après une intervention royale.

Quatrièmement : en décembre 2015, la justice européenne a rendu une décision contraire à la souveraineté du Maroc sur son Sahara, concernant l’exclusion des provinces du Sud du champ d’application de l’accord agricole, avant de revenir sur cette décision. Il s’agissait d’une bataille qui a coûté au Maroc beaucoup de temps et nécessité d’importants efforts.
Cinquièmement : en août 2016, une grave crise a éclaté à Guerguerat, menaçant de déclencher une guerre entre le Maroc, d’une part, et le Polisario et l’Algérie, d’autre part. Le pire a été évité grâce à la retenue des Forces armées royales, avant que le secrétaire général des Nations unies, António Guterres, ne donne raison à la position marocaine en 2017.

Sixièmement : en octobre 2016, le Maroc a connu son plus important mouvement de contestation populaire à la suite de la mort de Mohcine Fikri à Al Hoceïma. L’appareil de l’État a alors dû consacrer une grande partie de son attention à la gestion de ce mouvement, initialement porté par des revendications sociales, mais qui a fini, selon cette lecture, par tomber entre les mains d’acteurs servant des agendas étrangers, sans rapport avec les revendications sociales initiales. La facture en a été lourde, sur les plans social, financier et politique.
Septièmement : en mars 2018, le président américain Donald Trump a nommé à un poste particulièrement sensible l’un des adversaires les plus acharnés du Maroc : John Bolton, en qualité de conseiller à la sécurité nationale. Celui-ci ne cachait pas son hostilité à la position marocaine, ce qui a accru les difficultés diplomatiques du Royaume. Donald Trump a finalement conclu que Bolton ne convenait ni à la sécurité nationale ni aux intérêts supérieurs des États-Unis, et l’a démis de ses fonctions en septembre 2019.

Huitièmement : en 2019, le Qatar a renoué avec ses pratiques malveillantes en finançant, selon l’auteur, son relais associatif à Genève, MENA Rights Group, afin de perturber l’action du Maroc au Conseil des droits de l’homme. Le Qatar n’aurait ainsi tenu aucun compte du rôle important joué par le Maroc lors de la crise qui l’avait opposé à ses voisins du Golfe. Une attitude qui démontre, à mes yeux, qu’il ne faut faire confiance ni au Qatar ni à d’autres États.
Neuvièmement : les manœuvres turques visant à trouver un point d’ancrage au Maroc, par l’intermédiaire de leurs relais islamistes au sein du Parti de la justice et du développement (PJD), ont également cherché à étendre l’influence d’Ankara dans le Royaume. Ces agissements ont causé un préjudice considérable au Maroc.

Dixièmement : la lâcheté dont a fait preuve l’organisation patronale marocaine, qui n’a pas été à la hauteur des défis auxquels le pays fait face dans le dossier du Sahara, constitue un autre problème majeur.
La plupart des grandes familles financières marocaines se sont abstenues d’investir au Sahara afin d’alléger la charge financière supportée par l’État.
Cette attitude a renforcé chez les Marocains la conviction que l’organisation patronale du pays est davantage un syndicat de la rente, qui tire profit du Maroc et des Marocains, qu’un patronat national et citoyen, prêt à prendre des risques en investissant dans les provinces du Sud.
Elle aurait pourtant dû suivre l’exemple du capital national en Europe, aux États-Unis ou en Corée, dont la contribution a été déterminante dans la construction et la consolidation des États concernés.
Et pourtant, malgré toutes ces intrigues, contraintes et conspirations, le Maroc a gardé la tête haute.
Les approvisionnements ont continué d’affluer vers les provinces du Sud. Aucun financement ni ravitaillement n’a été interrompu. Le renouvellement des équipements militaires et des casernes au Maroc ne s’est jamais arrêté.
Mieux encore, à la suite du discours royal du 6 novembre 2015, les Marocains se sont engagés dans un vaste programme de développement du Sahara, doté d’une enveloppe initiale de 77 milliards de dirhams.
Ce programme comprend de grands projets structurants pour le territoire national : la voie express Tiznit-Dakhla, le port Dakhla Atlantique, d’importants complexes de l’Office chérifien des phosphates, des établissements universitaires, un nouveau port à Laâyoune, des projets d’énergies renouvelables, entre autres.
L’enveloppe financière a ensuite été portée à 85 milliards de dirhams, après l’ajout de huit milliards supplémentaires.
Puis est venu le discours du 6 novembre 2019, par lequel S. M. le Roi Mohammed VI a définitivement tourné la page du dossier du Sahara, en adressant au monde un message fondé sur une donnée géographique appelée à transformer les équilibres à l’avenir.
Cette donnée est liée au recouvrement du Sahara par le Maroc et à la nouvelle centralité géographique d’Agadir, désormais située au cœur du territoire national.

Dès lors, cette ville doit devenir le nouveau trait d’union entre l’extrême nord du Maroc, Tanger, et son extrême sud, Lagouira.
Un tel objectif ne pourra être atteint sans la réalisation d’une liaison ferroviaire entre Marrakech et Agadir, avec la perspective de prolonger ultérieurement le réseau jusqu’à Laâyoune.
L’annonce de ce projet structurant illustre l’engagement du Maroc, depuis 1975, à mobiliser les investissements nécessaires au développement du Sahara récupéré de la colonisation espagnole.
Il s’agissait alors d’un territoire désertique, dépourvu de véritables infrastructures urbaines, dont l’aménagement a exigé d’immenses sacrifices de la part des Marocains, pour un montant dépassant 124 milliards de dirhams.
Aujourd’hui, les villes du Sahara présentent un niveau de développement supérieur à celui de villes situées dans certains pays voisins pourtant riches de leurs ressources pétrolières et gazières.
Le Maroc a ainsi réussi à relever des défis auxquels d’autres États, disposant de richesses considérables, ont également été confrontés après avoir unifié leur territoire, comme l’Allemagne, la Chine, la Russie ou le Vietnam.
Ces pays ont entrepris la reconstruction et le développement de leurs territoires réunifiés dans un contexte de paix.
Le Maroc, en revanche, n’a pas seulement dû développer et aménager son Sahara. Il a également été contraint de mener une guerre sordide qui lui a été imposée par ce que je considère comme le régime de la bande au pouvoir en Algérie et les milices terroristes du Polisario.