Le Parti Populaire (PP) et Vox gouvernent déjà en coalition dans quatre communautés autonomes : l’Estrémadure, l’Aragon, la Castille-et-León et l’Andalousie. Ce schéma dépasse largement le débat migratoire et préfigure le modèle de gouvernement que les deux formations appliqueraient à l’échelle nationale. L’accord andalou, le plus récent, approfondit ce scénario commun et cède à l’extrême droite des compétences qu’aucun autre baron régional du PP n’avait accordées jusqu’ici.
Le Parti Populaire (PP, la principale formation conservatrice espagnole) et Vox (parti d’extrême droite fondé en 2013) ont renoué leur alliance de gouvernement en Estrémadure, en Aragon et en Castille-et-León après la rupture de leurs exécutifs communs en 2024, et ont ajouté une quatrième communauté autonome, l’Andalousie, à la suite des élections du 17 mai. Les nouveaux gouvernements ont pris leurs fonctions en Estrémadure le 30 avril, en Aragon le 4 mai et en Castille-et-León le 16 juin ; Juanma Moreno, à la tête du gouvernement régional andalou, a quant à lui été investi ce dimanche 5 juillet. Dès le départ, la tendance dominante a été de réduire au minimum les divergences publiques, avec une répartition des rôles claire entre les deux partenaires de gouvernement.
L’expert en sondages Narciso Michavila, président du cabinet d’études GAD3, résume la logique de l’accord en soulignant que les deux partis ont décidé de ne plus se marcher sur les pieds après plusieurs mois de campagne électorale. La politologue Anna López, autrice de La extrema derecha en Europa (Tirant, 2025), détecte un bénéfice spécifique pour chaque partenaire : tandis que le PP conserve le pouvoir exécutif, Vox normalise son idéologie auprès de l’opinion publique en vue des élections générales prévues pour 2027, dans une répartition que le sociologue David Pac décrit comme un resserrement des rangs après la phase de différenciation électorale.
-
Immigration : un scénario qui se répète dans les quatre régions
Le volet migratoire est l’axe où la convergence entre les quatre accords est la plus frappante. L’Estrémadure, l’Aragon, la Castille-et-León et l’Andalousie refusent toutes que la communauté autonome concernée prenne en charge des mineurs étrangers non accompagnés, suppriment les subventions aux organisations non gouvernementales (ONG) qui accueillent des migrants et instaurent des durées minimales de résidence pour accéder aux aides publiques. Ces trois engagements sont rédigés en des termes quasiment identiques dans les quatre textes, ce qui trahit une négociation menée de façon centralisée plutôt que quatre accords régionaux conclus indépendamment les uns des autres.
L’accord andalou reprend ce schéma sans le modifier en profondeur, confirmant que la politique migratoire est le domaine où les quatre gouvernements de coalition se ressemblent le plus. S’y ajoute, dans les quatre territoires, une réduction de 50% des aides aux syndicats et aux organisations patronales. Bien que cette mesure ne relève pas strictement de l’immigration, elle a été négociée dans le même paquet de conditions que Vox a posées comme non négociables pour soutenir l’investiture des présidents du PP dans chacune des quatre communautés autonomes.
-
Environnement : la dérégulation comme étendard commun
En matière environnementale, les trois premiers gouvernements convergent vers une même logique de dérégulation, même si chacun l’applique différemment selon ses compétences propres. L’Estrémadure prévoit de supprimer sa taxe écologique nucléaire et d’assouplir, voire d’abroger, les lois de Protection de l’Environnement et de Conservation de la Nature. L’Aragon modifiera la taxe sur les eaux usées et supprimera celle sur les émissions polluantes, tandis que la Castille-et-León révisera ses espaces protégés et ses zones spéciales pour les oiseaux — des mesures que leurs promoteurs présentent comme une simplification administrative face à ce qu’ils décrivent comme un excès réglementaire hérité des gouvernements précédents.
Le politologue Javier Lorente, de l’Université Rey Juan Carlos, souligne que Vox se retrouve seul sur le terrain de la bataille culturelle et de la « priorité nationale » — slogan de Vox désignant la priorité donnée aux nationaux espagnols dans l’accès aux aides publiques —, faute d’accompagner son programme environnemental d’une fiscalité cohérente : les baisses d’impôts environnementaux profitent avant tout aux secteurs économiques, sans se traduire par un discours identitaire propre à la formation. L’accord andalou ajoute une nuance à cet axe : le refus explicite de promouvoir l’extension des zones à faibles émissions dans les municipalités de la région, un engagement qui ne figurait pas de manière aussi nette dans aucun des trois accords précédents.
-
Fiscalité, santé et collaboration public-privé
Les trois premiers gouvernements prévoient des baisses fiscales touchant les entreprises et la propriété, avec l’impôt sur les Successions et Donations comme cible prioritaire pour les deux partis. Cette mesure figure déjà dans le projet de budget de l’Estrémadure, le seul des trois exécutifs déjà adopté à ce jour, ce qui en fait la première application concrète de cet axe fiscal commun, au-delà des simples déclarations d’intention inscrites dans les pactes d’investiture signés dans chaque communauté autonome.
En matière de santé, les trois accords misent sur la collaboration public-privé pour réduire les listes d’attente. En Estrémadure, les fonds destinés aux interventions chirurgicales et aux examens diagnostiques confiés à des prestataires extérieurs au Service de Santé d’Estrémadure atteignent en 2026 30,46 millions d’euros, soit près de 70% de plus que l’année précédente, tandis que l’Aragon et la Castille-et-León se sont également engagées à recourir à des services de santé privés. Ce mouvement de dérégulation se complète par la libéralisation du foncier urbain en Estrémadure et en Castille-et-León et par la réduction au strict minimum des budgets de coopération internationale dans les trois territoires.
-
Mémoire historique et identité : l’agenda culturel commun
En matière de mémoire historique, la Castille-et-León prépare une Loi de Concorde qui, selon le vice-président Carlos Pollán, de Vox, devra réparer les victimes des deux camps de la guerre civile espagnole (1936-1939), en mettant symboliquement sur un pied d’égalité combattants républicains et franquistes. L’Estrémadure a déjà adopté l’an dernier une loi similaire, supprimant les références à la « dictature » et au « coup d’État » présentes dans le texte précédent, tandis qu’en Aragon le vice-président Alejandro Nolasco, de Vox, a résumé en une formule tranchante la position de son exécutif à l’égard de la loi de mémoire en vigueur : elle ne s’applique tout simplement pas.
Sur le plan identitaire, les trois gouvernements ont supprimé les cours de langue arabe et de culture marocaine, et l’Aragon engagera avant la fin de 2026 les démarches pour fermer l’Institut Aragonais du Catalan — organisme chargé de la promotion de cette langue co-officielle dans certaines zones frontalières de la région —. La politologue Anna López inscrit cet ensemble de décisions dans un virage qu’elle qualifie de lepéniste, une tendance qui, selon elle, a conduit Vox à renoncer à exiger l’abrogation de la loi LGBTI d’Estrémadure — une modération tactique, à ses yeux, destinée à concentrer l’usure politique sur d’autres fronts plus rentables sur le plan électoral.
-
La natalité, substitutif du débat sur l’avortement
Alors que la revendication de Vox de restreindre l’avortement a été écartée des programmes de gouvernement, les trois premiers exécutifs ont préféré des mesures fiscales d’incitation à la natalité : l’Aragon et la Castille-et-León adopteront des plans de soutien à la natalité, tandis que l’Estrémadure lancera une Loi de la Famille poursuivant le même objectif affiché. Le politologue Javier Lorente observe que, dans une société aussi sécularisée que l’Espagne, la droite a tout à perdre à raviver des conflits qui renvoient à des convictions religieuses, et voit dans ce glissement vers le natalisme un moyen d’éviter le débat frontal sur l’interruption de grossesse.
L’accord andalou reprend cet axe et l’amplifie d’une composante plus ouvertement tournée vers les mouvements anti-avortement. Il annonce notamment un Plan Intégral de Soutien à la Femme Enceinte, une mesure sans équivalent exact dans les trois accords précédents, qui fait de l’Andalousie le territoire où le discours nataliste partagé par les deux partis atteint sa formulation la plus aboutie à ce jour — en cohérence avec le discours que le PP a commencé à porter à l’échelle nationale.
-
L’Andalousie, l’accord qui va le plus loin
L’accord signé entre Juanma Moreno et Manuel Gavira reprend le scénario migratoire et environnemental des trois pactes précédents, mais y ajoute des engagements inédits : la révision de la loi sur le logement adoptée à peine six mois plus tôt et la cession à Vox des compétences de Justice et d’Administration Locale, un domaine qu’aucun autre baron régional du PP n’avait cédé jusqu’ici à la formation de Santiago Abascal. En contrepartie, Moreno a réussi à garder dans le giron du PP des portefeuilles comme l’Agriculture, les Services Sociaux et la Famille, qui avaient été partiellement cédés ou conditionnés dans d’autres communautés autonomes au cours du même cycle électoral.
Le vice-président du Bureau du Parlement andalou pour le Parti Socialiste (PSOE), Fernando Gil, voit dans cette architecture une tentative de limiter le poids exécutif réel de Vox, plusieurs directions départementales devant être assumées par les secrétaires généraux de la « macro-consejería » — super-ministère régional regroupant plusieurs portefeuilles —. Pour Vox, l’élément de plus grande valeur politique reste la cession du Tourisme, un secteur qui a généré des pics de plus de 530 000 emplois durant l’été 2025 et qui représente environ 13% du produit intérieur brut (PIB) régional, à quoi s’ajoute l’Administration Locale, qui donne à Gavira un accès direct aux 785 municipalités andalouses en vue des élections municipales de l’an prochain.